[ÉTAT DES LIEUX]
CULTURE ET GRATUITÉ,
ENTRÉE LIBRE


Quand nous avons pensé pour la première fois à la gratuité dans la culture, la tempête budgétaire n’était pas aussi violente. Du coup, au delà d’une liste de supers bons plans culturels pour les fauchés et les radins, voilà un sujet qui tombe à pic pour s’interroger plus globalement sur le financement de la culture.

| Nicolas Mathé

C’est fou comme un même mot peut parfois charrier plusieurs sens. À propos de la gratuité, on peut par exemple dire que certaines blagues sont gratuites quand elles n’ont, à priori, aucune autre justification que le fait d’être énoncées. Mais on entend souvent, aussi, que dans ce bas monde, rien n’est gratuit ma pauv’ dame. En tout cas, des événements pour lesquels le public n’a pas à débourser un seul centime, il en existe une foule à Toulouse et dans les environs.

Dans une journée ou dans une année, il y a largement de quoi faire : une expo, un concert ou un spectacle dans un bar, comme ceux de l’asso Melting Pot, qui met un point d’honneur à mettre en accès libre tous ses événements (catch d’impro, cabarets, journée mondiale de l’impro…), du théâtre de rue, une œuvre de street art, un festival d’art contemporain comme le Nouveau Printemps, sans oublier le magazine ou les soirées Clutch (voir édito p.5), voire, exceptionnellement, un opéra urbain avec des machines géantes dans les rues de Toulouse… D’ailleurs, même si l’entrée à la Halle de la Machine est payante, le public peut assister gratuitement à toutes les animations qui se déroulent sur la Piste des Géants, ainsi qu’aux concerts en plein air, durant la période estivale.



Il est faux de dire que les événements sont gratuits, tout est forcément financé, et en grande partie par les contribuables eux-mêmes

On pourrait continuer cette liste longtemps, mais pour bien comprendre les enjeux qui se cachent derrière la gratuité, il est intéressant de se pencher sur un domaine où l’absence de billetterie est plutôt rare : les festivals musicaux. Le plus ancien à être dans ce cas dans le paysage est certainement Convivencia, qui depuis près de 30 ans, navigue le long du canal du midi tous les étés avec des concerts donnés depuis le pont d’une péniche. « Je ne suis pas convaincue par le terme gratuit. Certes, les concerts ne sont pas payants mais il est faux de dire que les événements sont gratuits. Tout est forcément financé, et ce en grande partie par les contribuables eux-mêmes, c’est important de le rappeler », précise Cécile Héraudeau, directrice du festival.

Concrètement, environ 80 % du budget de Convivencia provient d’argent public. De par son histoire, son travail de fond effectué d’année en année avec les territoires, souvent ruraux, pour être au plus près des attentes des populations locales, la manifestation revendique sans rougir son utilité sociale. Et, pour être plus précis, chacune des étapes est le fruit d’un cofinancement spécifique élaboré en lien étroit avec une multitude d’acteurs : DRAC, Région, Départements, communes, offices de tourisme. « Ce qui nous sauve dans le contexte actuel, c’est cette diversité des financeurs. Si un nous lâche, ça va quand même devenir compliqué mais on fait un bilan tous les ans avec nos partenaires, on sent une reconnaissance de notre savoir-faire », poursuit Cécile Héraudeau. Pas de quoi repenser le principe d’entrée libre qui, de toute façon, fait partie de l’ADN du festival : « nous utilisons un espace public classé patrimoine de l’Unesco, ce serait un non sens que de fermer ces sites qui sont d’ordinaire accessibles à tous ».

Peut-être plus encore qu’à la question financière, la gratuité est effectivement liée à la forme qu’un festival souhaite se donner. Du côté des Siestes (anciennement les Siestes électroniques) non plus, on n’a jamais imaginé mettre des barrières sur son site naturel du jardin Compans-Caffarelli. Mais c’est surtout l’identité esthétique du festival qui fut déterminante. « L’idée a toujours été de trouver un équilibre entre l’exigence musicale et l’accessibilité. La gratuité permet de sortir des logiques de remplissage et donc de gagner en liberté de découverte. On peut aller très loin dans les programmations avec des artistes très peu connus qui méritent de l’être », explique Jeanne-Sophie Fort, en charge de la communication du festival.

Cette dernière aussi ressent le besoin de faire de la pédagogie sur la notion de gratuité : « nous publions chaque année notre budget pour que le public soit bien conscient que derrière ces concerts accessibles à tous, il y a un important travail qui nécessite d’être financé. Le temps du festival, nous insistons pour que les gens, quand ils en ont les moyens, ne viennent pas avec leurs propres consommations et apportent leur contribution, notamment à travers la buvette ». Soumis comme tout le monde à l’effet ciseau – stagnation des subventions, hausse des prix – Les Siestes explorent de nouvelles pistes de recettes pour garder leur précieux équilibre. Car la gratuité n’est pas qu’une lubie, elle a aussi un impact qui s’observe concrètement selon Jeanne-Sophie Fort : « nous voyons bien que nous avons un public différent des autres festivals, beaucoup plus diversifié, avec des riverains, des tranches d’âges plus élevées mais aussi des familles et même des personnes sans domicile ».

DROIT DE CULTURE

À Portet-sur-Garonne, MediterranéO’ est souvent le premier festival pour de nombreux jeunes de la commune et des environs. « Ils ont la liberté d’aller et venir, en famille ou entre amis, pour grignoter un bout du festival. L’approche n’est pas la même lorsqu’on paye un billet d’entrée », observe Sophie Coutant, bénévole au sein de l’association organisatrice du festival. Avec 110 000 € de subventions (50% du budget), cette dernière est la plus subventionnée de la commune. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir de plus en plus de mal à rentrer dans les clous. « Le montant peut faire grincer des dents, mais l’on ne s’imagine pas tout le travail que nécessite l’organisation d’un festival. Et il ne faut pas oublier qu’avant d’être confié à une association, MediterranéO’ a été impulsé par la mairie pour faire découvrir le Portet joli, au delà du centre commercial. Il fait partie du rayonnement de la ville », appuie Sophie Coutant. Ici aussi, pas question de remettre en cause la gratuité malgré le contexte difficile : « Nous avons forcément évoqué le sujet mais rien qu’en terme logistique, ce serait aussi compliqué à mettre en place. Et puis ce serait un tout autre festival ». Bien que différents, ces trois exemples contrecarrent la principale critique qui a toujours accompagné la gratuité : à savoir le risque de transformer le public en consommateurs.


La gratuité permet de sortir des logiques de remplissage et donc de gagner en liberté de découverte

Pour autant, les temps ont changé et cet outil de démocratisation culturelle ne semble plus tellement d’actualité. « La gratuité de certains lieux ou événements est souvent historique. Elle existe dans une logique de facilité d’accès, grâce à un effort des collectivités, qui utilisent l’argent de la fiscalité. Il s’agit en réalité d’une redistribution des impôts des administrés », explique Francis Grass, élu en charge de la culture à la mairie de Toulouse. Comme dans beaucoup de villes, l’accès libre concerne deux grands domaines municipaux : les bibliothèques (80% d’abonnements gratuits) et les musées (premiers dimanches du mois, semaine de gratuité pour les étudiants, nuit des musées…). Alors que la gratuité est généralement présentée comme une manière de lever le frein du coût, principale barrière d’accès à la culture, l’adjoint au maire se montre plus mesuré : « c’est une incitation à venir mais il n’est pas sûr que ce soit le seul facteur. En réalité, on s’aperçoit que les lieux concernés attirent des familles déjà proches de la culture ».

Invoquant l’augmentation des charges qui pèsent sur les collectivités, Francis Grass plaide plutôt pour une optimisation des ressources et sur une meilleure communication. Face au mouvement de grève lancé par les agents des bibliothèques et des centres culturels, il se montre toutefois rassurant sur l’engagement de la mairie : « Même si l’argent public se raréfie, notre souhait est de préserver la culture car un monde sans culture est dangereux. D’ailleurs, nous n’avons pas baissé nos subventions de 40% comme cela a été dit. Nous n’en resterons pas à l’acompte de 60 %, nous aurons plus de lisibilité courant avril ».

Si certains mettent en avant d’autres pistes de financement de la culture, il est bon de rappeler que le mécénat ou le financement participatif ne représentent à ce jour qu’un pourcentage dérisoire : 1 milliard d’euros sur les 19 milliards globaux de la culture en France. L’avenir passe donc par le maintien et l’affirmation d’un service public de la culture. Un paysage dans lequel la gratuité est un outil qui, quand il fait l’objet d’un véritable travail d’accompagnement, permet de créer des espaces communs au sein de la société.