Portrait de l’artiste en couverture du numéro 138 (Clutch, février2026) |  obi_one_can_op


L’art pour le beau, la reconnaissance ou la gamelle, très peu pour lui. Cano. P avance avec la désinvolture du pirate. Du genre à dégager en orbite la pesanteur de la vie, il dégaine du tac au tac quand on lui demande son sujet préféré : la dérision. Même si on ne lui donne pas d’âge, lui se considère comme un dinosaure issu de la deuxième génération du graff, discipline qu’il a adoptée en région parisienne, de jour, en séchant les cours d’arts appliqués. Les codes à respecter, l’esprit de territoire, et surtout, des lettres, partout. « Egotrip à fond ! J’avais un gros besoin d’exister par l’écriture ».

Il a beau afficher une belle maîtrise du dessin – il s’est initié en recopiant Blueberry, personnage créé par Jean Giraud, maître du genre –, faire preuve d’une vraie vision graphique (notamment inspirée de la propagande russe)… Pour Cano.P, ce qui compte surtout, c’est l’attentat visuel ; créer des images « coups de poing dans la gueule » qui dérangent.

En permanence en train d’essayer des nouvelles choses, très différentes les unes des autres, il a tout de même trouvé un puissant alter ego avec la figure du rat. « J’ai d’abord un gros affect pour cet animal, j’en ai eu un. Et puis il y a la symbolique autour des expériences sur la psychologie. La période covid a fini par me convaincre d’en peindre car les humains sont devenus des sujets d’expérimentation. On a des vies de rats », lâche-t-il.

SEULS CEUX QUI TENTENT L’ABSURDE PEUVENT RÉALISER L’IMPOSSIBLE
M.C. ESCHER

Les rongeurs de Cano.P ont en effet souvent l’air bien énervés. Capuche sur la tête, toujours en train de courir, de sauter ou de tomber, parfois menaçants, ils reflètent le rejet de la « matrice » de leur créateur, son refus du conditionnement et des faux semblants. « Je ne veux pas me noyer dans la masse ! ». C’est sûrement pour cette raison aussi qu’il affectionne autant le radical noir et blanc. « La suprématie du noir saupoudré de blanc », précise t-il.

Et si c’étaient des rats, bêtes considérées comme nuisibles et répugnantes, que partait la révolte ? Grâce à Cano.P, on a en tout cas réalisé qu’art et rat sont de beaux anagrammes.