Il n’aurait pu en être autrement. Dans une ville à forte consonance militante, sensibilisée de longue date à la cause palestinienne, les initiatives de soutien issues du milieu culturel se sont multipliées face à l’enfer vécu par la population gazaouie depuis plus de deux ans. Concerts, rencontres, notamment à la librairie Paysages Humains, très active sur le sujet, présence du collectif Thousand Madleens to Gaza Toulouse sur de nombreux événements afin de récolter des fonds… Chacun y va de sa pierre à l’édifice pour tenter d’élargir la chaîne de solidarité. La dernière en date est l’oeuvre de Jérôme Sié, dessinateur de presse Toulousain à l’origine du livre 100 Dessins pour Gaza (Massot éd.), qui réunit des dessinateurs du monde entier, dont des noms prestigieux comme Art Spiegelman, Emil Ferris, Joe Sacco, Willem, Besse, Winschluss ou encore les Palestiniens Sabaaneh et Safaa. Chacun a accepté de donner un dessin pour appeler à la paix et les bénéfices du livre seront reversés aux journalistes palestiniens et à leurs familles.

IL EST ÉVIDENT QU’IL N’Y A PAS UN FILM PALESTINIEN QUI N’ABORDE PAS LA COLONISATION

Parmi les actions fortes émanant d’acteurs culturels, il faut aussi souligner celle de l’association Convivencia, qui, en toute cohérence avec son travail autour des musiques du monde, a établi un pont artistique entre Toulouse et la Palestine. Dans le cadre du programme Sawa Sawa, mis en place par l’Institut français de Jérusalem, elle a ainsi accueilli le jeune rappeur Shamaly pour une résidence de 6 mois d’avril à septembre 2025. Né à Gaza, le compositeur et producteur avait commencé à enregistrer son premier EP juste avant que son studio, situé à Rafah, ne soit détruit par les bombardements. Sa venue a fait l’objet de nombreuses coopérations et actions culturelles ainsi que de toute une série de concerts à Toulouse et aux alentours, dont pendant le festival Convivencia ou le Festival de rue de Ramonville.

TRÉSORS PALESTINIENS EN EXIL

Même si l’actualité a brutalement remis sous les projecteurs ce territoire, il ne faudrait pas oublier qu’on trouve à Toulouse des traces bien plus anciennes de la culture palestinienne. On peut même remonter jusqu’à 1975, date à laquelle Samir Arabi, né à Damas, en Syrie, fut le premier à présenter au public toulousain la poésie palestinienne, à la Cave Poésie. Petit à petit, ce passeur passionné a su agréger autour de lui un collectif qui a donné naissance en 2008 à la Compagnie Ici, Là-bas, Ailleurs, destinée à promouvoir la culture du Moyen-Orient. En 2012, celle-ci a ainsi organisé partout dans Toulouse, 10 jours d’hommage au poète palestinien Mahmoud Darwich. Le retentissement fut tel qu’il a donné au collectif l’envie d’explorer d’autres disciplines, et deux ans plus tard, un événement intitulé « Dans les pas des cinéastes palestiniens », voyait le jour. « C’était en quelque sorte la première édition de Ciné Palestine mais on ne se doutait absolument pas, alors, que le festival existerait encore 12 ans plus tard », raconte Jeanine Vernhes Arabi, coordinatrice de Ciné Palestine*. Dès cette première, les bases sont posées : pas de compétitions, uniquement de la diffusion et des rencontres. Et surtout, les films avant tout ! « Le cinéma palestinien est peu connu et quand il est connu, c’est pour le côté militant. Il est évident qu’il n’y a pas un film palestinien qui n’aborde pas la colonisation. Comme pour le cinéma d’Amérique latine, il y a forcément des bases sociales. Mais il n’empêche que le comité de sélection ne regarde pas les films avec des yeux de militants », révèle Samir Arabi. Depuis plus de 10 ans, le travail de fourmi pour dénicher et sélectionner les films, mais aussi pour les sous-titrer (la plupart n’étant pas distribués en France) produit des effets concrets. À l’université Birzeit, en Cisjordanie, les étudiants du département cinéma savent par exemple qu’il existe dans le sud-ouest de la France un festival qui pourra un jour montrer leurs réalisations. De même, grâce à Ciné Palestine, tout un trésor cinématographique palestinien est actuellement en sécurité à la Cinémathèque de Toulouse. Une belle histoire initiée en 2018, quand Khadijeh Habashneh, cinéaste palestinienne ayant passé 20 ans de sa vie à retrouver des films politiques disparus, profita d’une invitation à la 4ème édition du festival pour évoquer la question de leur sauvegarde. Résultat, depuis 2023, 34 films de propagande palestiniens datant de la fin des années 60 aux débuts des années 80 ont été numérisés par la Cinémathèque. Un héritage précieux, en partie montré en 2024 lors de soirées « Archives en exil », et qui à vocation à repartir un jour en Palestine.

EN FRANCE, LE SUJET EST ENCORE DÉLICAT, C’EST UN TRÈS BON MOYEN DE L’ABORDER PAR L’ART ET LA CULTURE

Bien que la communauté palestinienne y soit relativement restreinte, Toulouse abrite toute de même quelques ambassadeurs culturels très actifs, à l’image de l’artiste plasticien Nawras Shalhoub. Installé dans la Ville rose depuis 2017, ce natif du camp de réfugiés palestiniens d’Al-Yarmouk, en Syrie, qui a aussi vécu à Gaza, a récemment transformé son atelier de la rue Pargaminières en véritable lieu de vie culturel. Située au fond d’une cour étroite, la galerie Al-Karmel a déjà accueilli plusieurs expositions, en partie en lien avec sa terre d’origine – « 700 jours et 700 nuits – Gaza/2025 », de la peintre Isabelle Deledda, « Gaza – 2001 Fenêtre sur la vie », du photographe Laurent Loubet, ou encore une exposition collective d’artistes palestiniens – mais pas uniquement. « Du fait des expositions qu’il a réalisé un peu partout en France, en Italie et même en Corée, Nawras a de nombreuses connexions dans le monde de l’art et actuellement, nous sommes en train de créer une association pour fédérer un réseau artistique et culturel, au-delà de Toulouse », explique Léa ElKouch, bénévole qui coordonne les événements à la galerie. En attendant, celle-ci est déjà devenue un lieu de rencontre pour toutes les personnes sensibles à la cause palestinienne. « Nous avons aussi organisé des événements pour que les gens se retrouvent après les manifestations. En France, le sujet est encore délicat, c’est un très bon moyen de l’aborder par l’art et la culture », poursuit la coordinatrice.

KEFFIEH ET JUSTICE : LE FREE DÉFENDU

Il n’y a pas qu’en France où le sujet est délicat. Le Dj et producteur toulousain Arabian Panther a fait l’amère expérience de la censure en Allemagne. Alors qu’il devait se produire en janvier 2024 au Berghain, club berlinois très réputé, à l’invitation de son ami Kendal du label Ritmo Fatale, la soirée entière a été annulée en raison de ses prises de position pro-palestiniennes sur les réseaux. « Ma carrière importe peu au regard de ce qu’il se passe actuellement », relativise-t-il aujourd’hui. Il faut dire que dans sa démarche, la cause est indissociable de la musique. Après avoir commencé à mixer à Toulouse « pour le fun », c’est en 2018, lorsqu’il se met à produire de la musique, qu’il crée son personnage fictif, guerrier solitaire se battant contre l’injustice, keffieh sur le visage. « Ma famille est originaire du sud Liban, historiquement, c’est la même culture que la Palestine. Cette histoire est en moi depuis l’enfance », confie Arabian Panther. Son son unique, « mélange d’electro et de musiques arabes un peu plus dark que les clichés habituels », lui vaut d’être rapidement repéré par le premier label techno palestinien, Harara, qui signe son premier titre et l’invite à jouer deux fois à Ramallah et Haïfa en 2019. « L’épisode du Berghain m’a beaucoup affecté et fermé l’accès à pas mal de portes, mais je continuerai à jouer dans les réseaux qui veulent bien de moi, c’est très bien comme ça », assure Arabian Panther. Il pourra bien sûr compter sur Ciné Palestine, qui de son côté, a constaté un réel engouement depuis le déclenchement des événements tragiques qui ont succédé au tragique 7 octobre. « On a senti que le public cherchait d’autres sources d’infos sur le sujet. Et de notre côté, nous nous sommes interrogés sur le sens de notre action, avec notamment la question de savoir s’il y aurait encore des films palestiniens », souligne Jeanine Vernhes Arabi. En effet, si la situation continue à faire craindre la disparition de la culture palestinienne, on sait au moins qu’à Toulouse, ils sont quelques uns à veiller sur elle.

*La prochaine édition de Ciné Palestine aura lieu du 9 au 17 mars avec un concert d’ouverture le 7 mars à la Grainerie. Plus d’infos dans notre numéro de mars.