ÉLECTIONS MUNICIPALES : Les voix de la culture
Dans un contexte d’austérite financière qui touche particulièrement la culture, les acteurs du secteur sont plus que jamais attentifs au scrutin municipal (15 et 22 mars). Pour décrypter les enjeux et les différentes visions à l’œuvre, Clutch a fait le choix de rencontrer et d’interroger les trois principaux candidats : François Piquemal, François Briançon et Jean-Luc Moudenc.
| Nicolas Mathé
Pour prendre la mesure des angoisses et espoirs qui règnent autour de ces élections municipales, il faut revenir en décembre 2024. En annonçant la baisse de 70 % du budget culturel de la Région Pays de la Loire, Christelle Morençais, sa présidente, traumatisait alors tout un secteur déjà fragilisé par des années de stagnation/baisse des subventions. De quoi entrevoir la mort de l’idée d’un service public de la culture et le début d’une nouvelle ère dans laquelle la subvention devient un moyen pour mettre au pas des acteurs un peu trop engagés ? Dans une ampleur moindre, la gestion de l’austérité financière par la Ville de Toulouse et la Métropole a aussi provoqué des remous ces derniers mois, amplifiés par les mobilisations menées dans les centres culturels et bibliothèques touchés par des restructurations. C’est donc peu dire que ces municipales arrivent dans un climat tendu. Liste longue comme le bras de structures menacées de disparition ou en grande difficulté, des équipes épuisées, des artistes en grande précarité… Une situation sans précédent qui a poussé des acteurs culturels à s’engager de manière inédite. Dix associations socioculturelles conventionnées avec la Mairie de Toulouse ont par exemple choisi de s’engager dans la bataille à travers l’écriture d’un Livre blanc adressé aux candidats. Révélant avoir perdu, au total, plus de 200 000 euros, soit 28 % de leurs budgets, ces dernières alertent notamment sur le « choix de société que suppose la poursuite d’une politique austéritaire ». De son côté, le théâtre du Grand-Rond, en danger, a publié une lettre expliquant qu’une réelection de Jean-Luc Moudenc entraînerait la fermeture du lieu. Courrier à la suite duquel le maire a annulé sa présence à un débat sur la culture organisé au Grand-Rond, dont le directeur, Eric Vanelle, est présent sur la liste de François Briançon. Résultat, le débat entre les deux principales listes de gauche a révélé des programmes culturels relativement proches, dans les grandes lignes. À une différence près, soulignée par Joël Lecussan, figure de Mix’art Myrys et colistier de François Piquemal. « Pour réparer les dégâts, il faudra assumer un rapport de force avec l’État », lâche-t-il en guise de clin d’oeil appuyé à ses concurrents socialistes qui ont voté les budgets du gouvernement. Bien que l’intéressé s’en défende, les deux listes s’accordent en tout cas pour accuser Jean-Luc Moudenc de se désintéresser du sujet et de privilégier les grosses structures et équipements au détriment du tissu associatif. ![]()

FRANÇOIS PIQUEMAL / LISTE DEMAIN TOULOUSE
Député Insoumis de la 4e circonscription de la Haute-Garonne, François Piquemal mène une liste composée de plusieurs formations politiques et associatives (Assemblée des Quartiers, NPA, Toulouse pour Tous, Collectif pour une écologie populaire…).
LE CONSTAT
« Le bilan se mesure à la liste des lieux qui ont disparu sous les mandats de Jean-Luc Moudenc (Mix’art Myrys, le Bleu Bleu, La Dynamo…) ou de ceux qui sont en grande difficulté aujourd’hui (Grand-Rond, Théâtre du Hangar, le BBB…). À cela j’ajouterais personnellement un manque d’ambition totale. On nous parle de rayonnement, mais c’est un rayonnement médiocre. Les Machines ne sont sorties dans Toulouse que deux fois en plus de 12 ans. De la même manière, la mairie s’est gargarisée de la désignation Ville des musiques par l’Unesco, mais les acteurs concernés rient jaune, personne n’en bénéficie réellement. En ce qui concerne les bibliothèques et centres culturels, les restructurations ont complètement dézingué des métiers. Quant aux subventions, M. Moudenc est un hypocrite, il se plaint des contraintes financières mais a dans son équipe deux parlementaires qui votent tous les budgets du gouvernement. Il faut être cohérent politiquement. Par ailleurs, on constate des baisses de subventions inégalitaires et qui sont parfois utilisées comme moyen de pression. Il faut en finir avec cette vision ringarde dépassée ».
LE PROJET
« Pour nous, tout est lié. Dans la campagne, nous avons mis en avant le thème de l’amitié, or les lieux culturels, en plus de nourrir les imaginaires, sont aussi des lieux de socialisation dans une ville où beaucoup de gens souffrent d’isolement. Nous voulons donc multiplier les lieux culturels, avec par exemple le soutien à la création de lieux d’expérimentation autogérés, type Mixart Myrys, mais aussi d’autres lieux de créations, des studios publics… On veut faire feu de tout bois, il faut valoriser toute cette richesse qui est là et fait le travail à la place de la puissance publique : on a par exemple la première école de manga d’Europe, une scène street art foisonnante, des collectifs de passionnés comme Atlas en art visuel, Sphère en electro ou Toulouse est en feu en rap… Il faut que tout le monde trouve sa place et pour cela, nous lancerons par exemple le programme 15 festivals dans 15 quartiers. Nous serons aussi planificateurs. À travers la gestion du foncier public, ainsi que des bureaux vides qui pourraient servir au secteur culturel pour des lieux de création ».
LA PRATIQUE CULTURELLE DU CANDIDAT
« J’écoute beaucoup de musique, en ce moment, des artistes comme Disiz ou Theodora. J’aime le rap français, la nouvelle chanson française, le blues touareg avec des groupes comme Imarhan ou Tinariwen. Ainsi que la scène locale très riche : j’aime beaucoup Dinaa, Chloemoi, Houria… Comme lieu, j’allais bien sûr à Mix’art Myrys qui était accessible en participation libre. Aujourd’hui, je vais au Bikini, à la Cabane, au Théâtre Garonne et je suis un assidu du Stadium que je considère comme un lieu culturel, on compte d’ailleurs faire en sorte qu’il y ait plus d’événements culturels sur l’esplanade. Et en matière de lecture, ma dernière grande inspiration, c’est une biographie de Socrates, footballeur brésilien des années 70, engagé politiquement. Sinon, je lis Elena Ferrante, Lydie Salvayre, Annie Ernaux… ». ![]()
PERSONNALITES CULTURELLES SUR LA LISTE
- SALAH AMOKRANE, coordinateur du Tactikollectif (Festival Origines Controlées)
- JOEL LECUSSAN, fondateur de Mix’art Myrys
- MANU GALURE, artiste musicien
- HAKIM AMOKRANE, ex-membre de Zebda, artiste musicien
LES MESURES PHARES
- Fin de l’austérité : maintien et augmentation des subventions avec des conventions sur 3 et 5 ans
- Gratuité progressive des musées pour les étudiants
- Plan « un festival dans mon quartier »
- Ouverture de résidences artistiques dans les établissements scolaires
- Création d’un musée des histoires et des mémoires de Toulouse
- Organisation des États généraux de la culture
FRANÇOIS BRIANÇON / LISTE VIVRE MIEUX : LA GAUCHE UNIE POUR TOULOUSE
Ancien adjoint au maire en charge des sports, actuel conseiller municipal d’opposition, François Briançon est membre du Parti socialiste. Sa liste regroupe 11 formations politiques (Les Ecologistes, Archipel Citoyen, le PC, Place Publique, Génération.s…).
LE CONSTAT
« La contrainte des budgets est une réalité pour tout le monde mais la politique culturelle de Jean-Luc Moudenc relève de la non-assistance à personne en danger. Je ne dis pas que rien n’a été fait, seulement le strict minimum, il n’y a pas de travail de fond, le maire actuel n’est pas mobilisé sur l’intérêt de la culture, ce qui provoque un risque de repli sur soi et de perte d’identité pour la ville. Quand autant de lieux sont menacés et d’artistes en situation de précarité, il faut se battre. Mon sentiment est que Jean-Luc Moudenc défend une culture de l’événement, alors que pour nous, la culture doit être au plus près des habitants, c’est ce qui permet de faire ville ».
LE PROJET
«L’heure est à la mobilisation, c’est le sens de la présence sur la liste de plusieurs acteurs culturels et artistes comme Magyd Cherfi. Bien sûr, la priorité est de créer les moyens financiers pour revaloriser l’aide au monde culturel. Nous voulons sanctuariser le budget de la culture et en ce qui concerne les subventions, nous voulons passer à un système de contractualisation, sur au moins trois ans, pour donner de la visibilité. Ensuite, il faut remettre la ville en mouvement, notamment en mobilisant le patrimoine municipal pour le mettre à disposition et en faire des lieux de création et de diffusion. Je pense au Château de la Reynerie qui peut être une piste à étudier. Globalement, il y a un manque de lieux pour permettre aux artistes de travailler dans des bonnes conditions, notamment pour la musique, on peut imaginer la création d’une salle de petite dimension, c’est un investissement faisable. Nous voulons aussi créer un conseil communal de la culture pour rassembler l’ensemble du domaine dans une instance de consultation permanente. Enfin, il faut mettre le paquet sur la pratique amateur, notamment à travers les centres culturels, les MJC et les bibliothèques qui ont été malmenés durant les mandats de Jean-Luc Moudenc ».
LA PRATIQUE CULTURELLE DU CANDIDAT
« Je suis un musicien amateur, un guitariste sans grand talent, j’ai fait partie de groupes de rock, j’ai fait pas mal de concerts dans des bars. Je suis attaché à ces petits lieux populaires comme le Ravelin. Je suis aussi un grand fan de BD et je m’intéresse beaucoup à la photographie. À Toulouse, il y a un gros potentiel sous-exploité avec Jean Dieuzaide ou Germaine Chaumel, et des festivals qui ont disparu ou en difficulté. Et je rêve aussi d’un grand événement sur la photographie sportive ». ![]()
LES PERSONNALITES CULTURELLES SUR LA LISTE
- STÉPHANE ROBERT, directeur de production dans le spectacle vivant
- MAGYD CHERFI, ex-membre de Zebda, artiste, écrivain
- ERIC VANELLE, directeur du Théâtre du Grand-Rond
- PASCAL DESSAINT, écrivain
LES MESURES PHARES
- Création d’une Villa Tolosa : lieu de résidence pour les artistes de Toulouse et du monde entier
- Soutien aux librairies indépendantes
- Valoriser les cultures urbaines et le street art
- Création d’un conseil communal de la culture
- Gratuité totale des bibliothèques
- Plan de soutien aux associations et aux services publics de proximité
JEAN-LUC MOUDENC / LISTE PROTÉGEONS L’AVENIR
Maire sortant, Jean-Luc Moudenc brigue un troisième mandat consécutif (il avait déjà été maire de 2004 à 2008). Même s’il n’est plus membre des Républicains, sa liste est soutenue par ce parti ainsi que diverses formations de droite et du centre (UDI, Horizons, Renaissance, MoDem…).
LE CONSTAT
« Il y a, à Toulouse, un double rayonnement culturel, à la fois dans la ville et au-delà, qui participe à l’image de la ville. Même de loin, on remarque notre dynamisme culturel, qui est un dynamisme municipal et métropolitain, il ne faut pas l’oublier. Nous avons crée de nouveaux équipements, rénové d’autres. Et la particularité toulousaine, c’est le pluralisme des disciplines, certaines villes sont connues pour un grand événement, le choix de Toulouse est un éclectisme formidable. Malgré les contraintes financières, contre vents et marées, nous avons maintenu l’ambition. Aucune collectivité ne dépense autant en matière culturelle. Il y a eu un effort de rigueur à faire, nous avons été cueillis à froid par l’État, les collectivités ont perdu beaucoup d’argent d’un coup sans dialogue et les grandes villes ont été les plus touchées. Nous avons pris le temps pour instaurer un dialogue avec les associations et au final, la baisse des subventions n’a été, en moyenne, que de 11 %. On m’accuse de régler des comptes avec la culture mais c’est faux. Nous devons faire des économies de structures, on ne détruit pas, on s’adapte. J’aimerais que mes concurrents expliquent comment ils auraient procédé dans une situation pareille ».
LE PROJET
« Je suis à la fois pour le rayonnement et pour le soutien au tissu associatif, on le fait depuis toujours. Il faut des majors, d’abord pour le public, et des petites structures. Pour moi, un gisement d’économie réside dans le croisement des disciplines. La pression financière nous invite au partage, aux coproductions, il faut moins d’esprit de clocher entre les différents secteurs. Nous allons vivre un mandat difficile mais nous comptons continuer à investir dans les structures. Ainsi, après la déception du projet qui n’a pas pu aboutir à l’ancienne prison Saint-Michel, nous proposons de créer un auditorium pour l’Orchestre du Capitole à Montaudran. Nous disposons du foncier à travers un ZAC, ce qui rend le projet largement abordable »
LA PRATIQUE CULTURELLE DU CANDIDAT
« Je suis un lecteur, j’ai lu récemment les mémoires de Juan Carlos (Juan Carlos Ier d’Espagne. Réconciliation, ndlr), que je considère comme un animal politique. J’aime le théâtre, je regarde ce qui se fait au ThéâtredelaCité comme aux 3T, même si j’y vais peu. J’essaie de temps en temps d’aller au ciné, j’ai beaucoup aimé Le Comte de Monte-Cristo. En musique, je fréquente la Halle aux Grains, et je suis très fier d’événements comme le Rose festival ou d’artistes comme Thibaud Garcia ». ![]()
LES PERSONNALITES CULTURELLES SUR LA LISTE
- PAS DE COLISTIERS ESTAMPILLÉS « CULTURE »
À noter aussi que l’adjoint au maire en charge de la culture lors des deux derniers mandats, Francis Grass, n’est pas présent sur la liste.
LES MESURES PHARES
- Développer le quartier de la culture à Montaudran avec un nouvel auditorium
- Proposer un grand événement sportif ou culturel par an
- Renouveler le cycle des grandes expositions
- Doter le musée des Augustins d’une grande salle des expositions temporaires