Elles sont si petites et confidentielles par nature qu’on ne devrait même pas les remarquer. D’autant plus dans un monde de l’édition qui a tendance à la surproduction. Pourtant elles sont si dynamiques et atypiques que quand on s’y intéresse un tant soit peu, on en voit partout. Dans les librairies de Toulouse, dans nombre de salons, festivals et autres événements (sur les Clutchos par exemple) ou encore sur Instagram, les fanzines fleurissent à nouveau. Comme une sorte de revival de l’âge d’or des années 70 / 80 où des publications faites maison par des passionnés sortaient de partout. Si les formats ont aujourd’hui évolué, l’esprit DIY est le même. Qu’ils se nomment Toulouzinzine ou Distorama (l’agendazine des bas-fonds toulousains), qu’ils traitent de cinéma comme le fanzine de l’American Cosmograph ou de dessin de presse (Noir et Blanc)… Tous font partie de ce que l’on appelle désormais le champs de la micro-édition. Tirages à petite échelle, fabrication le plus souvent artisanale, but non lucratif… Quelques points communs et des milliers de raisons de se lancer dans l’aventure.

MOINS DE RISQUE FINANCIER, ÉGAL PLUS DE CRÉATIVITÉ

Pour Clovis Salvat, fondateur de Doryphores, créer sa maison de micro-édition à 19 ans fut le meilleur des apprentissages. « J’étais en études d’édition et j’ai tout simplement créé une structure pour mettre en pratique ce que j’apprenais. Autour de moi, il y avait plein d’artistes, l’objectif était de les fédérer et de faire émerger des projets », raconte l’éditeur. Deux revues collectives voient rapidement le jour : Ancre (magazine de BD courtes avec carte blanche aux auteurs) et Stains (publication avec 3 histoires de 15 pages avec un thème sous contrainte). Depuis plus de 10 ans, Doryphores alterne entre les deux titres au rythme d’une publication par an. Basé sur un tirage entre 100 et 300 exemplaires, le principe est très simple : « moins de risque financier égal plus de créativité. Cela doit rester un plaisir, chaque bouquin sert à payer le suivant, les auteurs sont peu payés mais tout est transparent, il n’y a aucun bénéfice. Ils peuvent se lâcher autant qu’ils veulent en terme de création », poursuit Clovis Salvat. Pour fédérer l’écosystème toulousain de la micro-édition, celui-ci a également créé le festival Case Pastel, dont la 2ème édition (le 7 juin à la passerelle Negreneys), réunira différentes générations d’acteurs.

Parmi les invités, on retrouvera l’association Les Machines, qui fait figure de modèle dans le milieu, au grand étonnement de ses fondateurs. « On a tellement l’impression d’être dans notre coin qu’on est surpris de rencontrer des gens qui connaissent notre travail », confient Léo Louis-Honoré et Clery Dubourg. Il faut dire que cela fait plus de 15 ans que Les Machines auto éditent des livres et des fanzines qui sortent des cases classiques. « On était un groupe de potes étudiants en école d’art à Angoulême, avec une bonne dynamique mais conscients que l’avenir n’était pas rose. On s’est dit que la micro-édition nous permettrait de casser la solitude et l’attente qui règne dans ces métiers », retrace Léo Louis-Honoré. Pour lancer la machine, chacun met 50 balles pour acheter une imprimante et un premier fanzine, Catapulte, voit le jour en 2010. D’autres équipements suivent (massicot, relieuse…), chacun met la main à la pâte pour tout faire de A à Z, le groupe migre à Toulouse, évolue et garde la ligne malgré les interrogations. « Des structures qui ont démarré comme nous, 6 pieds sous terre L’Association…, ont grandi et franchi un cap. On s’est forcément posé la question à un moment mais on est tous très attachés à ce côté alternatif à l’édition classique », expose Cléry Dubourg. Pas de concurrence, pas de logique de profit, pas de hiérarchie entre les 13 membres de l’association, Les Machines restent un espace pour tenter et explorer sans attendre de validation extérieure. « La BD est un métier de solitaires et de dépressifs, s’entraider nous a tous permis de nous lancer dans nos tafs respectifs, d’avoir une meilleure vision d’ensemble du métier et de ne pas lâcher dans les moments creux », assure Léo Louis-Honoré.

LA BD EST UN MÉTIER DE SOLITAIRES, S’ENTRAIDER NOUS A PERMIS DE NE PAS LÂCHER DANS LES MOMENTS CREUX

BONNES IMPRESSIONS

Dans une période de vache maigre pour la culture et pour les artistes, particulièrement touchés par la précarité, l’émancipation prônée par la microédition apparaît comme une solution séduisante, non pas pour vivre de son art, mais pour mettre le pied à l’étrier. Notamment pour les jeunes générations. « J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de générationnel dans l’engouement pour les fanzines, comme une réponse au manque de moyens dans la culture, on cherche des outils alternatifs », analyse Billy Croco, membre de Seahorse Network, un collectif toulousain d’artistes formé « par nécessité » avec ses deux camarades Arthu et Mirie. « Aucun de nous ne vient d’un milieu artistique, on n’a pas fait d’école d’art, et on s’est rendu compte que c’était un milieu assez opaque. Alors on s’est rassemblé autour d’un nom pour se donner de la force », précise cette dernière. Encouragés par l’effervescence constatée lors d’une visite au off d’Angoulême, le trio a créé son outil, prétexte à raconter ses propreshistoires. À son actif, le tout jeune collectif a déjà signé un premier zine haut en couleur mêlant les influences de chacun : des magazines des années 2000 comme Picsou Magazine au manga en passant par le jeu vidéo. « On a pas de process fixe, pas de deadline, on fait ça sur notre temps libre, on apprend collectivement, en faisant des erreurs », avance Arthu. En attendant le deuxième ouvrage, Seahorse Network distribue son travail via Instagram, sur précommande et parcourt les salons dont ceux de Turbopop aux Halles de la Cartoucherie, qui accorde une place importante à l’univers queer et aux marginalités.

De son côté, l’hyperactive Laura Seguinet, alias Vore de son nom d’artiste, a beau avoir tendance à tout faire toute seule, c’est aussi une démarche collective qui l’a poussée à créer Vacarme, son fanzine a l’humour trash qui entend propager un joyeux bordel. Né pour assouvir sa pratique obsessionnelle du dessin, la revue qui en est à 3 numéros, s’est rapidement ouverte à tout un tas d’artistes qu’elle côtoie ou qui la sollicitent. Planches de BD, itw d’artistes, énigmes, quiz, jeux… Vacarme offre même à ses lecteurs un cadeau surprise. « En mode Pif Gadget », se marre Vore : « C’est que du fun, le but est que le mag tourne. Je voulais me prouver à moi-même que je pouvais le faire mais j’ai aussi envie de m’impliquer dans la culture toulousaine, de rencontrer et faire connaître des artistes. Et ça me fait progresser dans ma pratique », développe-t-elle. La preuve que, même pour des enfants d’Internet, le papier et le circuit court représentent des modes d’expression totalement d’actualité pour faire un pas de côté et s’offrir un espace de liberté dénué de marchandisation.


Responsables de l’atelier micro-édition de l’isdaT

Pourquoi proposer un atelier micro-édition à des étudiants ?
L’atelier a été créé en 2016 pour faire des éditions avec les étudiants, avec les moyens du bord. C’est devenu un cours ouvert aux trois options du parcours artistique. Le but est que les étudiants produisent de manière autonome et ne soient pas obligés de relier à l’extérieur. Et qu’ils trouvent une solution originale pour chaque projet, de manière individuelle ou collective.

En quoi consiste l’enseignement ?
Nous leur apprenons à appréhender les différents outils – nous nous sommes équipés au fur et à mesure – mais aussi la dimension économique de la microédition. L’idée est surtout de pratiquer et de montrer les travaux dans différents salons ou à l’occasion du Nouveau Printemps. Les étudiants ont un projet de diplôme à effectuer et nous avons aussi un journal collectif.

Constatez-vous un engouement pour cette pratique ?
Oui, il y a clairement une mode. C’est un endroit de rencontre, de partage, de collectif qui correspond aux envies de nos étudiants dans un contexte précis. Une façon alternative de montrer son travail qui offre en plus une grande variété de possibilités et de formats.