Comme souvent avec nos États des lieux, tout part d’une remarque qu’on se fait en équipe. « Tiens, encore un dispositif pour mettre en valeur les jeunes artistes locaux. Il y en a de plus en plus ces derniers temps, non ? ». Allez bim, c’est noté quelque part et six mois plus tard, voilà que l’on se penche plus sérieusement sur le sujet. Premier constat, les propositions pour mettre aux artistes le pied à l’étrier sont en effet légions. Ce qu’on appelle désormais l’émergence est visiblement devenu, en soi, un véritable enjeu. Chasse à la pépite pour satisfaire des industries toujours plus avides de nouveaux talents à consommer ? Ou développement d’un réseau pour accompagner la démocratisation de la pratique artistique et permettre au plus grand nombre de vivre de l’art ? Si la première proposition est une réalité qu’il ne faut pas nier, à Toulouse, la balance penche clairement pour la seconde. Des tremplins et des concours, il en existe depuis longtemps dans le paysage. Décroche le son, organisé par la mairie, Osons, le tremplin du Bijou, ou encore le prix Nougaro (actuellement en pause)… Des institutions qui ont lancé nombre d’artistes s’étant fait un nom depuis. Parmi les plus anciens dénicheurs de talents, on trouve aussi le Crous qui a la particularité de s’adresser aux étudiants, au tout début, donc, des parcours artistiques. Le service propose chaque année sept concours, dont trois libres dédiés à la musique (Pulsations), la danse (Envol) et le théâtre, et quatre avec thème (photographie, bande dessinée, film court et écriture de nouvelle). À la clé pour les lauréats, des aides financières mais surtout, un accompagnement pour développer leurs projets. « Nous avons par exemple aidé la compagnie Imbuvable, lauréate du concours théâtre en 2025, à créer sa structure administrative. Et en décembre dernier, cette dernière a joué à la MAC, la salle de spectacle du Crous. », illustre Anaïs Passchier, chargée de projet au service culturel. Pouvant donner accès à des finales nationales, les concours du Crous suscitent toujours autant de candidatures, et de plus en plus qualitatives. « Avec la démocratisation des outils, le niveau progresse d’années en années, c’est assez bluffant. Très jeunes, les candidats arrivent avec des propositions parfois semi-professionnelles », constate Jeanne Debay, administratrice du service culturel.

AVEC LA DÉMOCRATISATION DES OUTILS, LE NIVEAU PROGRESSE D’ANNÉES EN ANNÉES, C’EST ASSEZ BLUFFANT

À travers des programmes comme la Star Academy ou plus récemment Nouvelle école, émission de Netflix qui voit s’affronter la nouvelle génération du rap, les vieux télé-crochets de l’époque ont trouvé une nouvelle jeunesse et sont même, plus que jamais tendance. Plus dans le style « Un incroyable talent », le Flashback Café a accueilli le 26 novembre dernier la finale de la première édition de l’Etoile Rose, un concours / show couvrant l’ensemble des disciplines créatives. Ils étaient 50 talents venus de tous horizons sur la ligne de départ en mars dernier et c’est finalement le danseur Sham’s qui a remporté la mise. À Toulouse, même les artistes les plus en vus du moment, Big Flo et Oli se sont engouffrés dans la voie avec le, tremplin du Rose festival. Un coup d’accélérateur énorme pour les lauréats qui bénéficient entre autre d’une programmation sur la grande scène du festival. Le Rose s’inscrit ainsi dans la lignée de l’historique Printemps de Bourges, qui a implanté ses « Inouïs » partout en France. L’antenne Occitanie, aujourd’hui orchestrée par le réalisateur musical Pierre Rougean, offre aux groupes locaux une formidable visibilité auprès des professionnels des musiques actuelles. Pour les auditions de l’édition 2026, huit groupes et artistes locaux se sont produits les 8 et 9 janvier au Metronum, véritable centre névralgique pour l’émergence dans la Ville rose. En effet, de par son double statut d’équipement municipal et de SMAC, la salle remplit à plusieurs égards sa mission de soutien à la scène locale. Avec son dispositif Metro Lab, qui accompagne trois projets musicaux par an, mais aussi à travers des partenariats avec d’autres structures comme l’école Music’Halle autour du projet SurMesure ou le webzine musical toulousain Opus, organisateur des Focus d’Opus. Sans oublier une autre création maison destinée aux artistes femme, le dispositif de mentorat Women Metronum Academy et son festival qui ouvre désormais chaque saison du Metronum.

L’ÉMERGENCE EN ÉTAT D’URGENCE

Peut-être moins en lumière, de nombreuses actions sont aussi menées dans le milieu du spectacle vivant pour faire émerger de jeunes compagnies et artistes. Des aides à la création qui prennent souvent la forme de résidences ou de coproductions. Conscient des difficultés rencontrées par la jeune génération pour se faire une place sur les planches toulousaines, le théâtre du Grand-Rond, toujours menacé de fermeture, a décidé d’aller plus loin avec le Festival Tapages, dont la première édition, en 2024, a été co-construite avec et pour une cinquantaine de compagnies émergentes. Autre format, le ThéâtredelaCité a, lui, mis en place l’AtelierCité pour permettre à de jeunes comédiens d’appréhender les réalités du métier. Tous les deux ans, une troupe de huit interprètes, engagés en contrat de professionnalisation, est invitée à partager pendant 15 mois la vie du théâtre. Mais à Toulouse, depuis longtemps, c’est surtout autour du Théâtre Jules Julien, que gravitent et se forment les jeunes troupes qui agitent la scène locale. Rattaché au Conservatoire, le lieu est notamment partenaire depuis sa création de la pépinière Après Demain, « compagnie transitoire » portée par de jeunes comédiens de la région, assurant le passage entre l’univers de la formation et le monde professionnel. Dans la continuité de cet engagement, Hugues Chabalier, directeur artistique de Jules Julien a lancé cette saison la Classe d’Après, un groupe d’acteurs et d’actrices en classe d’insertion. « Il s’agit d’une formation très pratique avec des interventions, des ateliers d’écriture collective, des lectures de texte, des tournées, des représentations intégrées à la programmation du théâtre… L’idée est de proposer une entrée en douceur dans un milieu qui peut être très rude et qui est traversé, dans le contexte actuel très changeant, par beaucoup d’inquiétude », explique t-il.

Malgré leur nombre, participant d’une véritable volonté politique, et donc souvent subventionnés par les collectivités, les dispositifs d’émergence et ceux qui les proposent sont particulièrement en difficulté. Alors que l’avenir du théâtre Jules Julien a soulevé des interrogations récemment, celui du centre d’art BBB est carrément menacé. Pour la première fois depuis 16 ans, la structure n’a pas pu mettre en place sa formation « profession artiste » qui bénéficiait jusqu’alors chaque année à 12 artistes pendant 4 mois à temps complet. Une situation qui désole l’équipe de ce lieu pourtant pionnier en la matière en France. « L’accompagnement et les formations font partie de l’ADN de l’association depuis ses débuts, il y a 32 ans. Très tôt le BBB s’est saisi des problématiques économiques et de la précarité rencontrées par les artistes, à l’encontre du cliché du créateur un peu à part dans la société. Nos formations ont toujours porté sur des questions concrètes en évolution avec l’époque : la communication, la comptabilité, les droits d’auteurs, les réseaux sociaux, l’IA, l’archivage… », détaille Rime Fetnan, responsable des formations. Reconnu pour son catalogue très fourni et ses nombreux bénéficiaires récompensés par la suite par le Prix Mezzanine Sud des Abattoirs, le centre d’art a seulement maintenu, à ce jour, l’accompagnement individuel à la demande, fautes de moyens financiers et humains. « Nous sommes en difficulté depuis plusieurs années mais en 2025 les coupes drastiques ont marqué un véritable coup d’arrêt, confie Léa Besson, directrice du BBB. Une situation qui finit par avoir des conséquences sur la santé mentale de l’équipe. Il est certain que le lieu ne pas continuer à exister tel qu’aujourd’hui. Nous n’avons aucune visibilité sur l’avenir et nous sommes surtout très tristes pour les artistes ».