LA PHOTOGRAPHIE À TOULOUSE : Arrêt sur image
Pour le bicentenaire de son invention, un focus sur la place de la photographie à Toulouse s’imposait. Spoiler, l’histoire en la matière a beau y être riche, les temps n’y sont pas moins durs pour les photographes.
| Nicolas Mathé
« Le dimanche 15 septembre 1830 commence l’histoire de la photographie toulousaine ». Ok, il manque l’heure mais pour la phrase d’accroche d’un article sur la photo à Toulouse, on ne fera pas plus précis. Alors autant l’emprunter à François Bordes qui, dans son Encyclopédie historique de la photographie à Toulouse (Privat), précise le contexte de cette genèse : « Moins d’un mois après la toute nouvelle technique mise au point par Louis Daguerre, Antoine Bianchi, opticien de son état, organise la première expérience publique du nouveau procédé. Il permet aux Toulousains d’admirer les daguerréotypes, pleine plaque, des façades de l’hôtel Vidal et du Capitole ». Ville de culture scientifique, Toulouse est déjà à la pointe des innovations et ses habitants profitent au plus tôt des évolutions de cette révolution née 13 ans plus tôt. Clin d’oeil de l’histoire, en cette même année 1826, une tour érigée du côté de Saint-Cyprien afin de distribuer l’eau allait devenir un peu moins de deux siècles plus tard la première galerie publique exclusivement destinée à l’exposition de photographies en France.
L’AMBITION DE DIEUZAIDE ÉTAIT QUE LA PHOTO SOIT TRAITÉE AU MÊME TITRE QUE LA PEINTURE
« L’histoire de la photographie à Toulouse est très forte », confirme Magali Blénet, l’actuelle directrice de la galerie du Château d’Eau. Créée en 1974 par le génial Jean Dieuzaide, cette dernière est le fruit d’un vaste mouvement pour la reconnaissance de la photographie comme art, incarné dans la Ville rose par le Cercle des XII, une association qui comptait parmi ses membres d’autres grands noms comme Germaine Chaumel ou André Cros. « L’ambition de Dieuzaide était que la photo soit traitée au même titre que la peinture et que les auteurs soient rémunérés, ce qui était très nouveau pour l’époque », poursuit la directrice. Un combat qui permet aux Toulousains de profiter depuis plus de 50 ans d’une superbe vue sur la photo contemporaine, à travers de grandes pointures passées dans ses murs mais aussi des jeunes talents qui y ont émergé. Malgré un conflit entre la mairie et l’association historique qui a finalement abouti à une municipalisation en 2018, le lieu est resté « un outil au service de l’écosystème avec des expos qui couvrent l’ensemble des écritures photographiques ainsi que sa bibliothèque constituée de 18 000 ouvrages ». Au fur et à mesure des expos, la structure acquiert des oeuvres et constitue une collection unique qui fera l’objet d’une grande expo en octobre dans le cadre du bicentenaire de la photo. Tout juste rénové avec de nouveaux espaces et une mise en valeur de sa dimension patrimoniale, le Château d’eau est le véritable phare de la photo toulousaine. Mais aussi la carte postale d’un paysage moins dense que cette riche histoire pourrait laisser penser.

LE CHÂTEAU QUI CACHE LA FORÊT ?
Comme pour tous les secteurs de la culture, les temps sont durs pour la photo. En 10 ans, plusieurs acteurs majeurs ont disparu, comme le festival Manifesto ou la Résidence 1+2. Le festival MAP est, lui, passé en biennale afin de maintenir une exigence artistique. Si à ses débuts, l’événement fondé par Pierre Garrigues en 2008 faisait la part belle aux amateurs, depuis 2013 et l’arrivée d’Ulrich Lebeuf comme directeur artistique, MAP met en lumière les photographes émergents professionnels tout en amenant la photographie dans des endroits toujours différents, dans l’idée de la rendre accessible au plus grand nombre. Pour ce dernier, « la situation n’est pas propre à Toulouse, où la place de la photo a toujours été très importante, c’est toute la discipline qui est dans un moment crucial où il faut réinventer les choses ». Il n’empêche, le constat est partagé par de nombreux acteurs : malgré une scène d’auteurs et autrices talentueuse, formée notamment à l’ETPA, malgré des lieux de pratique emblématiques comme l’incontournable Atelier photo du Centre culturel Saint-Cyprien (voir encadré) ou le Labo Sauvage, laboratoire argentique associatif abrité aux Pavillons Sauvages, malgré le laboratoire Photon qui accueille quelques expos, Toulouse manque d’espaces dédiés. En tout cas, il faut bien zoomer pour observer un paysage parsemé d’initiatives collectives ou individuelles fragiles.
JE NE M’ATTENDAIS PAS À ÊTRE AUTANT SOLLICITÉE PAR LES PHOTOGRAPHES, ILS SONT EN MAL DE VISIBILITÉ
Avec un bon objectif, on trouve ainsi La Petite Photo, mini galerie proposant des expositions toutes les six semaines environ au sein des 15 m² mis à disposition par la Petite Galerie, ainsi qu’une offre de tirages d’art en petit format. Passionnée de photo, formée au centre culturel Saint-Cyprien, l’initiatrice Maritxu Iriart-Borda se démène depuis juin 2025 pour faire vivre son projet : « Il y a un vrai intérêt pour la photo contemporaine, les vernissages font toujours le plein, mais cela reste difficile d’atteindre le réseau des collectionneurs », concède-t-elle. Encore fragile économiquement, la galerie va devenir itinérante à partir de ce mois de septembre mais sa fondatrice reste persuadée de pallier un manque : « c’est triste de se dire que la Petite Photo est la seule vraie galerie consacrée à la photo à Toulouse. D’ailleurs, je ne m’attendais pas être autant sollicitée par les photographes, ils sont en mal de visibilité ».
GRANDS ANGLES
Photographe formée à l’ETPA, lauréate du grand prix de l’école en 2021, Maëva Benaiche, a choisi un autre moyen pour s’attaquer au même problème. Depuis septembre 2025, elle a créé le magazine Premier Exemplaire pour mettre en valeur la jeune photographie. Un projet qui découle directement de son expérience personnelle et de son souhait de casser les barrières qui existent à la sortie de l’école. « Après une année intense avec le prix de l’ETPA et plusieurs expos, ça a été un moment difficile où je me suis sentie un peu seule. J’ai découvert le monde des festivals qui ne rémunèrent pas tous très bien, le côté moutonnier des médias, qui fait qu’il n’y a que très peu de place pour les auteurs moins repérés… », confie Maëva Benaiche. Premier Exemplaire a donc été imaginé autour d’un concept simple et percutant : chaque mois, un numéro thématique met en avant le travail de dix photographes émergents. 12 numéros proposés en pré-commande ou via abonnement sont déjà sortis. Pour les derniers, elle a épluché chaque mois environ 150 candidatures. Ce qui lui a permis de pointer un problème plus spécifique à la situation actuelle : « 80 % des propositions émanent de femmes. Ce sont celles qui galèrent le plus à vivre de ce métier tandis que tous les photographes bien installés dans le paysage sont des mecs ». Dans ce climat, la force réside toujours dans l’union. À travers le collectif Déclic, plusieurs photographes professionnels confirmés ou émergents sur la scène toulousaine comme Anne Desplantez, Arno Brignon, Matilda Holloway, Gaël Bonnefon et Lilie Pinot se sont réunis pour proposer toute une gamme de stages et d’ateliers pour tous les publics. Ils organisent aussi des soirées projection, des expositions et font de la médiation autour de l’éducation à l’image. Un véritable enjeu dans une époque du tout à l’image afin de bien identifier ce qui distinguera toujours une démarche artistique : le regard. ![]()
PHOTO POUR TOUS À SAINT-CYP !
Pas un interlocuteur sollicité pour cet article n’a omis de citer le Pôle photo du Centre culturel Saint-Cyprien comme un lieu indispensable. Exemple parfait d’éducation populaire, cet espace de pratique, de rencontre et d’entraide suscite des vocations depuis plus de 40 ans. Loin de la simple mise à disposition d’un labo de développement et d’ordinateurs pour la retouche numérique, le lieu multiplie les propositions (ateliers, stages, workshops, expos, accompagnement…) à destination de tous les publics avec des intervenants de qualité. Impacté par les coupes budgétaires visant les centres culturels, le pôle a semble-t-il maintenu l’essentiel de ses activités.
UN LIEUZAIDE À…SAINT-GAUDENS
Longtemps évoqué à Toulouse, où un important fonds Dieuzaide est conservé aux Archives municipales, un lieu consacré au plus célèbre photographe de la Ville rose a finalement vu le jour en avril dernier à Saint-Gaudens !
DES FESTIVALS DANS LA RÉGION
Lum Festival, Seix (09), @lum_festival
L’Eté photographique de Lectoure (32), centre-photo-lectoure.fr
Visa pour l’image, Perpignan (66), visapourlimage.com
Les Chemins de Photos (11), cheminsdephotos.com
Montolieu Photo Book Festival (11), @montolieuphotobook