LA LUTTE EST UNE FÊTE : Cocktail moloteuf !
Un truc dans l’air du temps, comme une sensation de bord du précipice qui nous a donné envie d’explorer les liens entre la lutte et la fête. Histoire de se rappeler que le cocktail des deux a toujours été et reste un moteur de courage collectif. Sans la lutte, la fête est moins folle ?
| Nicolas Mathé
La lutte et la fête. D’un côté, la gravité, de l’autre, ce qui s’apparente plus, à priori, à la légèreté. Dans le climat ambiant, il pourrait paraître paradoxal de s’interroger sur les liens entre l’un et l’autre mais on le sait aussi, les deux se sont toujours nourris mutuellement. Pour s’aiguiller dans ce vaste champs d’exploration, autant se pencher sur l’un des premiers événements à avoir posé un modèle mêlant fête et politique, la Fête de l’Huma, née en 1930. « La manifestation a bien sûr été créée par le journal L’Humanité pour soutenir son activité mais aussi plus largement le mouvement ouvrier en créant des espaces de solidarité, de partage et de paix. La volonté des organisations communistes a toujours été de porter des propositions culturelles populaires, via le droit aux loisirs, l’ouverture sur le monde… », retrace Corinne Marquerie, membre de la direction départementale du Parti communiste et responsable de la Fête de l’Huma 31, qui se déroule depuis quelques années à Pechbonnieu. L’événement d’origine, toujours organisé par l’Humanité, a en effet essaimé en France à travers des fêtes gérées, elles, par les sections fédérales du PC. « L’esprit est le même partout et la tradition perdure. Il ne s’agit pas juste d’un festival de musique avec des débats à côté, c’est un tout qu’il faut arriver à bien articuler. Même si cela devient difficile, le but est de remettre de la politique dans des événements populaires », poursuit Corinne Marquerie.
L’ESPACE D’UN WEEK-END, ON FAIT VIVRE CONCRÈTEMENT CE QU’ON DÉFEND TOUTE L’ANNÉE : LA SOLIDARITÉ, L’ESPOIR…
Tout l’art de ces fêtes politiques aujourd’hui prisées par d’autres partis réside donc dans la capacité à combiner les différents temps sans qu’une dimension ne prenne le pas sur l’autre. En accordant le même soin à la préparation des débats qu’à la programmation des concerts. Dans ce domaine, la Fête de l’Huma 31 se distingue depuis plusieurs années avec des affiches dignes de très bons festival musicaux. « Nous programmons bien sûr en premier lieu des artistes qui ont une voix engagée. Il y a une grande tradition de la chanson politique avec un certain type de public mais notre souhait est d’amener du renouvellement, de l’éclectisme, notamment à travers les musiques du monde », précise la responsable. L’affiche de cette nouvelle édition (29 et 30 mai) illustre parfaitement ce voeu avec des artistes reconnus au niveau national comme le groupe pop bien rebelle Mathilde & The Body electric, mais aussi de supers projets locaux dont le groupe toulouso-kurde Mirkut ou le collectif Rue de la commune qui présentera sa comédie musicale Nous avons en commun la résistance. Et même si les organisateurs constatent parfois une méfiance envers ce qui relève du politique, l’événement constitue pour les militants une véritable soupape : « C’est un moment où on se donne de la force. Ce n’est pas tous les jours facile de pousser les gens à s’engager, de convaincre. L’espace d’un week-end, on fait vivre concrètement ce qu’on défend toute l’année : la solidarité, l’espoir… Un temps de réjouissance dont on sort toujours grandis. Sans cela, ce serait beaucoup plus dur ! », confie Corinne Marquerie.

La lutte est ainsi une affaire bien assez sérieuse pour ne pas laisser de place à la joie. Histoire de tenir bon. À Toulouse, si une structure est bien placée pour le savoir, c’est le Tactikollectif. Depuis la campagne municipale tonitruante de 2001 au son des Motivé.s jusqu’au festival Origines Contrôlées, le collectif démontre depuis plus d’un quart de siècle son savoir-faire en matière de dosage entre fête et réflexion. Sans jamais mettre la première au second plan, ou la considérer juste comme un appât. « On sait qu’une partie du public ne vient que pour les concerts et c’est très bien comme ça. Les artistes sont de toute façon toujours choisis en cohérence avec nos valeurs », a toujours revendiqué Salah Amokrane, coordinateur du Tactikollectif. Dans une ville où règne une forte tradition militante, les agitateurs culturels passés ou présents, nés dans la lutte comme feu Mix’art Myrys ou issus de combats politiques comme le collectif Job ne manquent pas. Le regard tourné vers l’Amérique du Sud et le laboratoire politique qu’ont constitué pour toute une génération les résistances aux dictatures, plusieurs événements dédiés au cinéma (Cinélatino, Latino Docs…) sont aussi des grands moments festifs dans la ville. Et si tout pourrait porter à croire que l’époque n’est plus à la fête, il n’y a qu’à voir comment les luttes contemporaines s’emparent du sujet. Le combat féministe et queer en premier lieu. Dans le sillage de l’association La Petite ou du festival Les Récréatives, on voit chaque mois apparaître de plus en plus d’événements hauts en couleurs et inclusifs qui dynamitent à coups de strass et de paillettes les codes des soirées classiques. De même, si le collectif La Voie est libre a réussi à faire de la lutte contre l’A69 un enjeu national, c’est parce qu’il a organisé à intervalles réguliers des grands moments de fêtes avec des happenings pleins d’humour. Une attitude qui a notamment permis de contrecarrer le discours officiel visant à qualifier tout mouvement de ce genre d’écoterrorisme.
JOURS DE FÊTE
Bien utile comme outil de lutte, la fête est aussi, en soi, un sujet politique. Et il faut parfois se mobiliser pour le droit à la fête, comme en atteste le mouvement des free party. Rappelez-vous ces fameuses rave que les autorités faisaient mine de découvrir dans les années 90, déployant tout un arsenal législatif répressif tandis que les concernés promouvaient des valeurs de liberté, de respect, de partage et d’autogestion. Une histoire notamment racontée par le formidable spectacle immersif Rave 1995. Mais qui a cruellement refait surface avec le vote en première lecture le 9 avril dernier d’un nouveau texte de loi renforçant encore la répression. De quoi consterner les nombreux acteurs de la scène techno toulousaine issus de ce mouvement.
L’AIR DU TEMPS EST FOU, MÊME LE TERME ANTIFASCISME EST MALMENÉ, COMME SI RIEN N’AVAIT ÉTÉ RETENU
Rien de nouveau sous le soleil depuis les champs de coton, depuis Woodstock, le Larzac ou depuis le front de l’Ebre, la musique, comme le chant et la danse ont toujours été des formes de résistance. C’est aussi par ces biais que se transmet la mémoire d’une lutte. Enjeu crucial à l’heure où les discours négationnistes et révisionnistes gagnent du terrain. « Quand on relit ce qui était écrit sur les Espagnols en 1939 dans certains journaux français, c’est le même discours qu’on entend sur Cnews aujourd’hui. L’air du temps est fou, même le terme antifascisme est malmené, comme si rien n’avait été retenu. De par mon histoire familiale, je me sens l’héritier d’une mémoire à préserver », explique Tomas Jimenez, initiateur du groupe El Comunero. Depuis bientôt 20 ans, l’emblématique formation toulousaine a constitué un précieux répertoire de reprises de chants révolutionnaires et anti franquistes, mais aussi d’autres pays, ainsi que de compositions originales. Le fruit d’une véritable démarche : « dans ma famille, il y avait toute une tradition autour de ces chants, c’est comme cela qu’on racontait la guerre. Autrement, mon grand-père faisait comme la plupart des républicains exilés en France, il se taisait. À un moment, il a fallu que j’aille poser des questions et il m’a tout raconté ». À la mort de son grand-père, Tomas Jimenez invite plusieurs musiciens à réinterpréter ces chants si familiers en vue d’un album hommage. Le projet provoque un tel écho qu’il finit par donner le jour au groupe, qui n’existait pas. « Cela m’a complètement dépassé, pleins d’associations mémorielles m’ont contacté et m’ont aidé à faire un travail de collectage de chansons qui souvent, n’avaient jamais été enregistrées », raconte le musicien, qui décline aussi désormais cette histoire à travers des pièces de théâtre, des expositions ou des films d’animations. Muni de ces reprises hautement festives à l’esthétique rock alternatif, mais aussi musique du monde, El Comunero, est sollicité sur tous les fronts de la lutte, de Notre Dame des Landes au mouvement contre les méga bassines. Ce 23 mai, le groupe se produira au Musée départemental de la résistance dans le cadre des 90 ans de la guerre d’Espagne. Un magnifique symbole. Et une belle occasion de constater les vertus revigorantes de la lutte festive. Plus que jamais d’actualité. ![]()