Devant la vitrine, les passants s’amusent du spectacle qui leur est offert. Certains tentent d’entrer en contact avec cet étrange prisonnier ; l’immense majorité, elle, sort spontanément son téléphone par réflexe. Un automatisme que Damien Aspe, enfermé dans sa cellule de deux mètres carrés, cherche précisément à questionner. Face à son unique fauteuil, sur lequel il passe désormais ses journées à travailler, observer, lire ou répondre à ses mails, l’artiste contemple la place de la Daurade et le centre-ville toulousain.

Pour lui, cette incarcération publique dénonce l’emprise des réseaux sociaux et du numérique : « Qui sont les vrais prisonniers ? Moi ou eux ? » interroge-t-il. Il poursuit : « À l’origine, l’artiste est celui qui écrit l’histoire pour ceux qui ne savent pas lire. Il est temps de reprendre cette fonction pour les jeunes qui sont dictés par des algorithmes. »

Il n’aura fallu que deux semaines à l’artiste pour tirer les premières conclusions de son travail. Celui qui passe désormais ses journées à observer… ses observateurs, se retrouve en première ligne du phénomène qu’il critique : la relation quasi instinctive du public à son téléphone. « C’est drôle : quand les jeunes me voient, ils prennent des vidéos puis s’en vont, contrairement aux personnes plus âgées qui ont tendance à me faire signe pour me demander s’ils peuvent le faire, et ainsi créer un échange », explique-t-il. « Les réseaux sociaux poussent à penser que l’on peut tout se permettre, jusqu’à négliger la vie privée d’autrui. » Un constat auquel l’artiste ajoute une nuance essentielle : « J’ai réalisé cette expérience ici parce que la vitrine me sépare de l’espace public. Moi, je suis dans un espace privé, et logiquement, personne ne peut me photographier. »

« Qui sont les vrais prisonniers ? Eux ou moi ? »

Cet isolement d’un mois débouchera sur un procès organisé le 27 mai au tribunal de commerce de Toulouse. Damien Aspe y sera jugé pour le partage sur les réseaux sociaux d’une de ses œuvres. Réalisée par intelligence artificielle, celle-ci s’inspire de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix et représente notamment des personnalités politiques ainsi que de la nudité.

Si l’œuvre existe bel et bien, elle reste pour l’instant secrète et ne sera dévoilée qu’à l’occasion du procès. Car dans cette « affaire », la frontière entre la réalité de la polémique et la fiction de la performance demeure particulièrement fine. Même si l’audience, comme l’incarcération, est fictive, tout le monde joue le jeu du réel à la galerie. De la combinaison orange de prisonnier à la fausse garde pénitentiaire, sans oublier les « séances fictives au parloir » — qui permettent au public de rencontrer l’artiste et d’échanger autour du projet — tout est pensé pour plonger le spectateur dans le flou.