Il se passe quelque chose de révolutionnaire dans le continent culturel occitan et cet album en est la flamboyante preuve. Avec ce troisème album, Cocanha rend à la notion de folklore sa dimension subversive. À dix mille lieues d’une image passéiste, d’un patrimoine figé et idéalisé, Caroline Dufau et Lila Fraysse sont allées puiser leur force dans les archives et le répertoire écrit et oral collecté par les ethnomusicologues. Le résultat, façonné à l’aide du producteur catalan Raul Refree, expert en musiques populaires du sud et mondialement connu pour son travail avec Rosalia, ou Paulin Courtial (CXK), est aussi dansant que brûlant. Les chants polyphoniques puissants montent jusqu’au cri, le bourdonnement incessant du tambourin à cordes tend vers la transe electro… Comme un grondement prêt à faire trembler le patriarcat et le capitalisme. | N.M.


Étonnant paradoxe que cette Chambre forte ultra sensible et fragile, faite de papier. Peut-être parce que ce qu’elle contient est involable : la poésie, l’imagination… La photographe toulousaine Caroline Bertin publie ici un bel et étrange objet : une sorte de journal intime onirique, « entre-deux-mondes », mélangeant les images et les mots. Entrecoupés de textes n’ayant peut-être rien à voir (ou tout à voir au contraire), les paysages, portraits et autoportraits mettent en image des fragments de vie capturés depuis 10 ans. Ce qui capte bien sûr l’attention, c’est le style qui se retrouve autant dans les textes que dans les photos. Un rythme nourri d’influences diverses : cinéma surréaliste, littérature nordique contemporaine, musique rock et baroque. | N.M.


Après les monuments Ummon / Illion, insurpassable double cathédrale heavy psyché, Slift remet du carburant dans sa fusée cosmique. Et, bordel, quel carburant ! Fidèle à sa fusion incandescente de metal progressif, de rock psyché et d’expérimentations furieuses façon free noise, le trio toulousain repousse toujours plus loin ses possibilités sonores. Déjà soulignée ailleurs, la nouveauté de ce disque plus ramassé tient au chant de Jean Fossat : rageur et rentre-dedans, il ajoute une dimension punk plus affirmée que sur les précédents albums. Volontiers brute de décoffrage, la voix contraste avec la complexité savante des morceaux, apportant une urgence qu’on jurerait arrachée à un live survolté. Un laboratoire apocalyptique à bord d’un vaisseau spatial à la dérive dans un cosmos au bord de l’effondrement. Intense. | B.O.


Impossible de ne pas fredonner le générique de Dallas, mythique soap-opera cathodique, en lisant le sous-titre : Bernard Arnault, son univers impitoyable. C’est qu’il y a plus d’un lien entre le fictif mogul du pétrole J.R. Ewing et le bien réel Bernard, grand leader de la mode et du luxe via LVMH mais aussi proprio d’une flopée de médias (dont Paris-Match et ses Unes de Macron en jet-ski). Dès le prologue, cette enquête XXL inédite met en exergue la fascination que les Etats-Unis exercent sur le big boss, seul Français à l’investiture de Trump en 2025 (le Président n’a même pas été invité). Démontant un à un les mécanismes de son ascension, Audrey Millet déploie, à travers l’existence de Bernard Arnault, un terrifiant condensé de l’histoire du capitalisme. Impitoyable, c’est le mot. | B.O


L’illustre Claude Sicre, n’a rien perdu de sa démesure. Après 23 ans sans album (mais pas sans activité, loin s’en faut), le fondateur des Fabulous Troubadors et infatigable ambassadeur de la culture occitane revient avec une oeuvre fleuve, un triple album de près de 30 titres intitulé Ingénieur en folklore depuis 1978. « J’y ai tout mis », confesse t-il. Si chanter en occitan a fait sa renommée, ce nouvel album explore des sonorités très variées où se croisent blues rural, traditions méditerranéennes et chansons populaires. L’écoute de cet opus est un voyage où l’on croise singles, discours, scénettes, échappées diverses et des guests surprenants comme le beatmaker Al Tarba. Il se révèle aussi folklorique que son titre le suggère, à l’image de l’artiste singulier qu’a toujours été Claude Sicre. | Y.G-R.


Salement anxieux à l’idée de voir son fils échouer au Bac, un père de famille autoritaire et en galère contraint la prof’ de Français à expliquer à toute la famille La Métamorphose de Kafka. Un point de départ purement kafkaïen que Tiphaine Rivière exploite avec un élégant mélange d’humour et d’intelligence. Après sa libre adaptation de Bourdieu (La Distinction), la bédéaste poursuit un passionnant travail de déconstruction des déterminismes sociaux (“Les Mécanismes du pouvoir”, nom complet de l’album). Entremêlant scènes du quotidien familial en noir et blanc et interprétations en couleurs du récit de Kafka, elle explore la reproduction des systèmes de domination avec un fin sens de la pédagogie. Brillante preuve que vulgarisation n’est pas simplification. | B.O.