Regarder des films du passé comme si ils nous étaient contemporains. Redécouvrir ainsi toute la modernité du muet grâce à une pratique liée à l’origine du cinéma. La chose semble aussi naturelle qu’une boucle qui se boucle. Pourtant, il a fallu un véritable travail de fond pour que les ciné-concerts redeviennent au goût du jour. Une tâche que l’on doit en grande partie à ce temple de la cinéphilie populaire qu’est la Cinémathèque de Toulouse. « La Cinémathèque a toujours fait des ciné-concerts, elle a grandement contribué à les relancer en France, avec notamment un grand concert pendant le festival d’Avignon, dans les années 80 », raconte Franck Loiret, directeur délégué de l’institution. Ce dernier aime le rappeler : le cinéma est né en tant que spectacle vivant avec un orchestre ou un piano dans la fosse. L’essor des ciné-concerts est ainsi un retour aux sources qui permet de poser un regard nouveau sur tout un patrimoine datant des origines du 7e art. Cela tombe bien, c’est la mission de la Cinémathèque qui abrite un nombre impressionnant de pépites issues de l’époque du cinéma muet. « C’est un cinéma d’une grande richesse, avec des œuvres très modernes, parfois d’avant-garde. Et quand on dote ces films d’un accompagnement contemporain, ça change tout », s’enthousiasme Franck Loiret.

ON EST LÀ AVANT TOUT POUR SERVIR L’IMAGE, IL FAUT ALLER À L’ESSENTIEL

Avant la naissance en 2022 du festival Synchro, la Cinémathèque avait aussi oeuvré à la formation de musiciens spécialisés dans le ciné-concert, à partir des années 2000. Toute une génération de musiciens toulousains s’est ainsi aguerrie au langage cinématographique et à la rythmique du montage. C’est le cas de Grégory Daltin, accordéoniste œuvrant dans un large répertoire, du classique aux musiques improvisées. Via la Cinémathèque, il a été sollicité en 2006 pour un ciné-concert proposé à des étudiants autour du film Mathias Sandorf. Le début d’une aventure passionnante pour celui qui a depuis multiplié les projets en solo, en duo ou en trio. Dans le paysage actuel, Grégory Daltin a une particularité, il fonctionne en grande partie à l’improvisation, comme à l’époque du cinéma muet. « À chaque fois, c’est une expérience magique, je travaille comme un funambule, c’est le film qui m’inspire en direct. Pour faire un bon ciné-concert, il ne faut pas hésiter à être minimaliste, à laisser de la place au silence, on est là avant tout pour servir l’image », détaille t-il. L’accordéoniste se félicite aussi de la démocratisation de cette discipline qui séduit un public de plus en plus large.

LA PAROLE AU MUET

L’appellation ciné-concert englobe en effet aujourd’hui une large variété de propositions et on voit aussi émerger de plus en plus de spectacles consistant à jouer en direct des bandes originales de films ou de licences célèbres. Souvent des grosses productions qui attirent le grand public. Il suffit de regarder la programmation du Zénith de Toulouse dans les prochains mois. On y trouve des ciné-concerts autour de Naruto, Harry Potter ou encore Le Comte de Monte Cristo. Mais si l’appellation est la même, la pratique reste totalement différente, assurent les musiciens qui œuvrent dans la discipline à Toulouse. Le pianiste et compositeur Raphaël Howson a lui aussi mis le pied dans le ciné-concert il y a près de 20 ans, en lien avec la Cinémathèque. Avec le batteur Quentin Ferradou et le contrebassiste Adrien Rodriguez, il a créé le trio Le Bruit de la Pellicule qui propose des créations originales pour accompagner des chefs d’oeuvre du muet. En partenariat avec l’orchestre H20, ils ont notamment travaillé sur Le Bossu de Notre-Dame (1923). « Raphaël et Quentin nous ont proposé ce projet qui nous a passionné. Pour un orchestre de 60 musiciens, il faut que tout soit écrit de façon précise. Ils ont énormément travaillé, visionnant le film des dizaines de fois », explique Julien Adagas, directeur de l’orchestre H20. « Ce qui est intéressant avec le ciné-concert, c’est que la musique ne doit pas être au centre de l’attention tout en étant indispensable. Un film muet sans musique ne fonctionne pas, il est comme amputé », analyse, de son côté, Raphaël Howson. Le Bruit de la Pellicule a dans son catalogue une vingtaine de films. Dont des projets originaux comme The Artist, pour lequel Raphaël Howson a fait des choix musicaux très différents par rapport à la version originale.

À Toulouse, un collectif dédié au ciné-concert, nommé Pigments, a même vu le jour. « Je ne connaissais pas la discipline, je l’ai découverte grâce au duo créé par le pianiste Arthur Guyard avec le batteur Léo Danais. Ça a été un déclic, j’ai eu envie de les développer. Le projet a beaucoup tourné, même pendant le covid, et on a eu l’idée de monter un deuxième duo. Le collectif est né dans la foulée, en 2021 », relate Jérémy Cazes, à l’initiative de Pigments. Aujourd’hui, le collectif réunit 4 duos et un solo, et a déjà à son actif plus de 15 créations. « Notre ligne esthétique est d’alterner un accompagnement acoustique emprunt de traditions et des compositions électriques plus contemporaines. Nous nous produisons dans toute la France, majoritairement dans des festivals. Le public est toujours très friand mais on manque encore de lieux pour jouer, les cinémas n’ont souvent pas les moyens de payer les musiciens. Et puis, c’est vrai que les ciné-concerts tournent toujours autour des mêmes films », confie Jérémy Cazes. Franck Loiret abonde : « nous sommes énormément sollicités sur les 10/15 mêmes grands classiques burlesques. Mais nous essayons de diversifier les propositions à travers des commandes et je suis persuadé qu’il y a encore plein de formes à explorer. Cela passera par un dialogue avec les artistes. Nous ne sommes pas un musée, il faut faire vivre nos films ».


4 films projetés en même temps, deux musiciens qui accompagnent un des 4 films. Le public doit trouver lequel. En ouverture, ce blind test ludique donne le ton de Synchro. Cette année encore, le festival multiplie les formes et propositions originales. Une chorégraphie/bruitage (MOS), Le Kid par l’Orchestre du Capitole, Dr Jekyll et Mr Hyde par l’artiste electro Undude, Tabou, de Murnau, par le groupe de free rock Zone libre, du beatbox, une sélection de films d’Alice Guy, pionnière oubliée du cinéma… Plus de 40 ciné-concerts en tout, du 28.11 au 6.12. lacinemathequedetoulouse.com


L’originalité de ce ciné-concert est que tu es aussi le compositeur de la musique de ce film d’animation, comment s’est passée cette première étape ?

Le réalisateur, Léonard Cohen, m’a d’abord contacté pour faire la musique d’une série de 20 épisodes de 2 minutes, de laquelle a été tirée un livre, puis le long-métrage pour lequel j’ai eu forcément plus de moyens. Le réalisateur et Feurat Alani, journaliste d’origine irakienne à la base de cette histoire, m’ont juste donné quelques indications, ils ne voulaient pas que ça fasse trop musique orientale. Je me suis éclaté à mêler des sonorités classiques, traditionnelles et contemporaines, du raï, de l’electro et plein d’autres influences.

Comment est venu le ciné-concert ?

Il y a d’abord eu l’album de la bande originale pour lequel j’ai réadapté des morceaux. Et comme il s’agissait de mon premier album solo, j’avais très envie de le défendre sur la scène. La super idée du ciné-concert m’a été soufflée et j’ai eu dans la foulée une opportunité de le jouer. J’ai contacté les producteurs qui m’ont accordé les droits du film sans la musique et c’était parti !

Quel a été le plus gros défi dans ce projet ?

La précision et la concentration. J’ai 54 séquences à jouer, tout doit être bien programmé. Pendant le spectacle, je jongle entre la clarinette, le pad, le sax USB, le clavier et l’ordi qui est mon principal instrument. La sensation d’être à mi-chemin entre performeur et spectateur est étrange mais c’est une nouvelle expérience grisante. J’ai l’impression de me réapproprier en quelque sorte le travail titanesque accompli pour la BO. Et puis, le sujet du film me touche, l’histoire est importante et inspirante, je suis très content de continuer à le faire vivre de cette manière.