Ciné & politique :
une bataille (culturelle) après l’autre
Pendant que l’état de droit est tranquillement remis en question en France et piétiné dans le monde, la culture est, elle, sommée de ne pas déranger, merci – au risque de se voir opposer une procédure bâillon ou une sanction économique. Refusant de choisir entre cinéphilie et citoyenneté, trois festivals de cinéma continuent d’interroger nos consciences individuelles et nos esprits civiques.
| Baptiste Ostré
Une certaine colère nous étreint toujours, au souvenir du mépris avec lequel, artistes, auteurs, techniciens et autres saltimbanques culturels (nous, au hasard), furent catégorisés « non-essentiels » durant la pandémie de Covid. N’en déplaise à ceux qui voudraient les cantonner à un simple rôle de loisirs dispensables, art et culture ne se sont jamais limités à nous divertir bêtement du quotidien. Milliardaires d’extrême droite et autres néo-réacs ne l’ont d’ailleurs pas oublié, qui en rachetant les salles UGC (Bolloré, déjà proprio de Canal+, des éditions Hachette et d’un vaste empire médiatique), qui en produisant des « oeuvres » purement idéologiques (le film Vaincre ou Mourir, fabrication certifiée 100% Puy du Fou ; le très catho-intégriste Sacré Coeur…).
A côté de cette propagande réactionnaire voulant réduire les angles (et pas seulement de caméras), cinéastes, salles obscures et festivals font en sorte que le cinéma puisse toujours agrandir les fenêtres sur le monde.
Situation internationale
Preuve d’un réel appétit pour cette ouverture d’esprit ? Sans doute l’attente générée, à Carcassonne, par le Festival International du Film Politique. Fin novembre, dès l’ouverture de la billetterie pour sa 8e édition, le festival audois comptabilisait cinq fois plus de réservation que l’édition précédente (qui avait déjà dépassé les 22 000 entrées), aboutissant carrément à une panne informatique ! De quoi anticiper un nouveau succès, pour un événement regroupant 35 films en avant-première.
Dont le nouveau Valérie Donzelli, A pied d’œuvre, ou les derniers Paolo Sorrentino (La Grazia, sur l’euthanasie) et Olivier Assayas (Le Mage du Kremlin, avec Paul Dano en communiquant fictif orchestrant la prise de pouvoir d’un Jude Law grimé en Poutine), au fil d’une sélection qui traverse les continents en reliant les sujets d’actualité : l’exercice du pouvoir, les inégalités sociales, la crise climatique…
Intersection
Un aspect intersectionnel des luttes que l’on retrouve au cœur du festival Des Images aux Mots. Créé en 2007 à Toulouse, le festival LGBTQIA+ est devenu emblématique en local, mais aussi au niveau régional, voire national, en ouvrant sa programmation à la Nouvelle Aquitaine. Avec 11 films de fictions, autant de documentaires, une vingtaine de courts-métrages, et plus de 50% d’œuvres réalisées par des femmes, l’édition 2026 ouvre le champ des réflexions en témoignant de l’inventivité et de l’éclectisme des différentes communautés qui composent sa programmation.
Du Moyen-Orient à la Martinique, de l’adolescence aux seniors, le festival affirme toujours plus fort sa volonté de « visibiliser les diversités ». Sans négliger l’accessibilité et l’inclusivité, avec cinq projections et deux soirées en LSF.
Des questions de diversité également au menu de Cinéma et Droits de l’Homme qui, pour sa 19e édition, change son nom en Cinéma et Droits Humains. Une modification simple et pourtant essentielle afin de marquer son attachement à représenter la multiplicité de l’expérience humaine. Hommes, femmes, enfants, et l’ensemble du vivant autour de la planète se retrouvent au travers d’un panorama de films aux thèmes (salement) brûlants.
Il y a évidemment les guerres, dont l’Ukraine avec le glaçantInterceptés, qui confronte le quotidien des Ukrainiens depuis l’invasion et des conversations de soldats russes avec leurs proches. Sans oublier Gaza, à travers la reconstitution terrifiante et bouleversante de La voix de Hind Rajab, fillette palestinienne de cinq ans coincée dans une voiture bombardée par l’armée israëlienne.
Il y a aussi la santé environnementale (Contrepoisons, sur « l’ épidémie » de cancers pédiatriques dans une petite ville de Loire-Atlantique), l’esclavagisme (Furcy, né libre, réalisé par Abd Al Malik), le colonialisme (Palestine 36), le travail face à l’IA (Les sacrifiés de l’IA), les droits des femmes (l’affaire Nevenka, premier cas de MeToo politique en Espagne), ou la sexualité (La petite dernière, de Hafsia Herzi) ou le droit au logement (l’émouvant film d’animation Olivia).
Autant de sujets d’actualité que le cinéma réussit à traiter en toute intimité. Loin de toute démagogie, ces trois festivals démontrent que les luttes se répondent, se croisent, s’entrecroisent et s’internationalisent, à l’image de l’exposition Manifestez-vous, sur la criminalisation et la répression du droit de manifestation aux quatre coins du monde, présentée au cinéma ABC en partenariat avec Amnesty International. ![]()
Festival Cinéma et Droits Humains – Toulouse & Occitanie | du 5 au 25 jan. | festival-cinema-droitsdelhomme.com
Festival International du film Politique – Carcassonne | du 15 au 19 jan. | festival-cinema-carcassonne.org
Des Images aux Mots – Toulouse – du 30 jan. au 8 fév. | Occitanie – du 9 fév. au 3 mars | des-images-aux-mots.fr