Comment passer en trente éditions d’un festival punk avec 2 800 personnes venues écouter Les Sheriff et Les Wampas au plus gros rassemblement du sud-ouest réunissant les artistes français les plus bankable ainsi que des mega stars internationales ? À en croire Ludovic Larbodie, fondateur de Garorock, il a suffi de se laisser porter, à l’image des flots de la Garonne, qui incarnent toute la symbolique de l’événement : « Ça a grandi petit à petit, édition après édition. Gros ou pas gros, je ne me suis jamais posé la question, ça s’est fait naturellement en m’associant avec des producteurs toujours plus importants. Moi, mon ambition, ça a toujours été de proposer un endroit où les gens viennent passer plusieurs jours ensemble au camping pour faire la fête ». Quand on lui demande les grandes étapes qui ont jalonné le parcours de Garorock, Ludovic Larbodie évoque tout de même l’édition des 10 ans avec Public Ennemy et Asian Dub Foundation, qui a permis de passer dans la catégorie des gros festivals. Puis le changement de site en 2012 avec à l’affiche Cypress Hill et David Guetta.

Si l’on décrit souvent les années 90 et le début des années 2000 comme une période de croissance insouciante, les festivals en sont en effet une bonne illustration. Porté par un fondateur aimant se décrire comme un fêtard amoureux de son territoire, d’abord fan de rock et de reggae mais assez curieux pour sentir l’évolution des tendances musicales, Garorock n’a cessé de croître pendant près de 20 ans jusqu’à atteindre le pic des 160 000 spectateurs. Avant que la conjoncture économique remette en question les données du problème et fragilise tout un secteur.

Au point qu’en 2018, Garorock est racheté par Olympia Production, filiale du groupe Vivendi, propriété d’un certain Vincent Bolloré. Capitulation devant le grand ogre capitaliste ? Ludovic Larbodie, lui, défend un choix raisonnable et pragmatique : « les sommes commençaient à devenir folles avec des cachets d’artistes qui doublaient, ça devenait vraiment tendu, je me suis dit qu’on allait pas y arriver et que c’était mon devoir de pouvoir continuer à payer les gens. Le social, ce n’est pas qu’être antibusiness, il faut être réaliste. Et j’ai bien fait car avec le Covid juste après, je ne sais pas si on s’en serait remis. Aujourd’hui, je suis fier que que Garorock soit un festival sain, sans dette, avec seulement 2 % de subventions ». Et alors qu’en 2024, du fait du changement de stratégie de Vivendi, Garorock a de nouveau été vendu, cette fois au groupe allemand CTS Eventim, plus important producteur de festivals en Europe, celui qui reste directeur artistique assure qu’il a toujours les mains libres : « Rien ne dit que ça n’arrivera pas un jour mais pour l’instant, l’identité du festival n’a pas changé ».

CROISSANCE CHOISIE

NOUS SOMMES UNE ASSOCIATION, NOUS NE CHERCHONS PAS LA RENTABILITÉ MAIS L’ÉQUILIBRE

Si chaque événement a ses propres réalités et que les comparaisons ne sont, de ce fait, pas toujours pertinentes, il se trouve qu’à l’époque où Vivendi a acquis Garorock, mais aussi Les Déferlantes, un autre événement majeur de la région, convoité également, a fait un autre choix. Dans les colonnes de La Dépêche du Midi, Alain Navarro, fondateur et ancien directeur de Pause Guitare, qui fête également ses 30 ans cette année, justifiait ainsi son refus : « J’ai répondu que Pause Guitare n’est pas à vendre. Non pas que l’on soit contre une forme de libéralisme. Mais on se pose la question de ce que l’on est et de ce que l’on peut perdre. Au nom d’un gros chèque, ce serait perdre son âme. Sur les 90 concerts du festival, 14 les intéressent, les têtes d’affiche de la grande scène. Nous, ce sont les 74 autres qui nous intéressent, avec les scènes découvertes, les concerts dans les quartiers ou à la maison d’arrêt. Nous sommes une association, nous ne cherchons pas la rentabilité mais l’équilibre. Sur sept scènes, six perdent de l’argent. Mais là où d’autres se suffiraient de la grosse scène pour payer les actionnaires, nous nous en servons pour financer le off et les scènes découvertes ». Une déclaration qui illustre clairement la démarche de ce festival né de la volonté de l’association Arpèges & Trémolos d’organiser des concerts de guitare acoustique dans le Tarn. Après neuf premières éditions dans le village médiéval de Monestiès, c’est suite à des premières difficultés financières que Pause Guitare déménage à Albi en 2006. Autour de la célèbre cathédrale Sainte-Cécile, les grands noms commencent alors à se succéder : Elton John, Sting, Iggy Pop… Une croissance choisie misant sur des têtes d’affiches – Gims ou Orelsan cette année – qui a permis au festival d’atteindre une vitesse de croisière aux alentours de 60 000 festivaliers lui permettant de poursuivre sa mission première centrée sur l’émergence, les artistes locaux et francophones.

CITRON PRESSÉ

Dans sa quête d’équilibre, comme nombre de festivals confrontés à la hausse généralisée des coûts, Pause Guitare a aussi fait le choix de s’appuyer sur une structure externe, Bleu Citron en l’occurrence, autre acteur emblématique du paysage musical local fêtant en 2026 un vénérable anniversaire (40 !). Pour ce dernier aussi, l’histoire est digne d’un conte de fée. Créé en 1986 à Paris par Gilles Jumaire afin d’accompagner des artistes de jazz, dont le groupe Sixun, Bleu Citron est aujourd’hui une entreprise de plus de 50 salariés, leader sur la région en matière de production de spectacles, qui accompagne aussi des artistes au niveau national et organise ou co-organise de nombreux festivals. Dès son arrivée à Toulouse en 1998, l’équipe s’étoffe et Bleu Citron s’installe dans le paysage en travaillant auprès d’artistes locaux comme les Fabulous Troubadors ou les Spook and The Guay, ainsi qu’à travers des concerts mémorables : Daft Punk au Confluent à Portet, IAM au Palais des Sports… Rapidement, une étroite collaboration se met aussi en place avec le Bikini qui aboutit entre autres à la création commune du festival Le Weekend des Curiosités en 2012, devenu cette année CTRL+F.

NOUS SOMMES UN GROS ACTEUR INDÉPENDANT MAIS LE FAIT DE GRANDIR N’EST PAS CE QUI NOUS MOTIVE

Mais le véritable élément déclencheur qui va faire basculer Bleu Citron dans une autre dimension, c’est la découverte de deux très jeunes rappeurs nommés Big Flo et Oli lors de la fête de la musique 2011. « C’est une histoire rare dans le milieu, une vraie rencontre et un accompagnement depuis le tout début. Quand ils explosent au niveau national en 2016, ils nous font changer de catégorie dans le paysage, on devient des trublions dans un milieu très parisien », relate Sylvain Baudriller, l’un des associés ayant pris le relais de Gilles Jumaire à son départ en 2016. 10 ans plus tard, les effectifs ont triplé et l’entreprise est aujourd’hui omniprésente, voire tentaculaire, à Toulouse et dans la grande région sud-ouest. À la Cabane, nouvelle salle de concert à la Cartoucherie, au Tube à Seignosse, au Rose Festival, dans le milieu de l’humour avec Pierre-Emmanuel Barré, ou encore dans le domaine des grosses soirées techno toulousaines (à travers la SAS Rose), la patte Bleu Citron est partout. Même à Bordeaux ou la structure commence à s’étendre. « Nous sommes aujourd’hui un gros acteur indépendant mais le fait de grandir n’est pas ce qui nous motive, c’est toujours la passion des projets. Le succès appelle le succès, nous sommes une sorte de boîte à outils pour les gens qui ont des idées », confie Sylvain Baudriller. Dans une époque où les financements pour la culture se raréfient, on assiste ainsi mécaniquement à un effet de concentration des richesses. Pour autant, signe que les temps ont changé dans un secteur incertain, encore traumatisé par la période covid, on prône désormais la « croissance contrôlée ».


LES AUTRES GROS ANNIVERSAIRES de 2026
Music’Halle – 40 ans
Convivencia – 30 ans
Instituto Cervantes – 30 ans
Les Déferlantes – 20 ans
Les Siestes – 25 ans
Les Vidéophages – 25 ans