Suspension des subventions au Grand Rond, la décision qui provoque le choc
Il y a près d’un mois, le Théâtre du Grand Rond dévoilait son futur projet de transition pour sa saison 2026-2027, un espoir dans un contexte financier déjà critique. Quelques jours plus tard, la mairie de Toulouse annonçait la suspension, pour deux ans, de ses subventions à l’établissement, compromettant l’avenir du théâtre. Une décision choc pour ses responsables mais aussi pour de nombreux acteurs culturels qui y voient un message inquiétant.
| Ylan Gilhodes-Rey
« Nous sommes toutes et tous sous le choc, sidéré.es et effrayé.es. » Tels ont été les premiers mots des responsables du Grand-Rond au lendemain de l’annonce de la mairie de la suspension pour deux ans de la totalité des subventions attribuées au théâtre. Près d’un mois plus tard, l’incompréhension demeure pour Sophie Sciabica, coordinatrice de la programmation : « Nous restons très choqués par la démarche, tout l’argumentaire est fallacieux. Cela fait écho au rapport de la LDH sur les pratiques envers le milieu culturel, notamment à Toulouse ». La responsable fait ici référence à un rapport publié par la Ligue des droits de l’Homme Midi-Pyrénées en février 2026, repris par Medicités Toulouse, qui dresse un constat sévère sur « la répression qui frappe les associations critiquant la municipalité toulousaine lors du mandat écoulé du maire Jean-Luc Moudenc ».
Estimant ne pas être un cas isolé en matière de rapports difficiles avec la Mairie, l’équipe du Grand-Rond précise toutefois que le théâtre est le premier établissement culturel toulousain à voir la totalité de ses subventions supprimée. De son côté, la municipalité justifie sa décision par trois arguments : une gestion erratique du théâtre ; des irrégularités dans l’utilisation de la subvention qu’elle lui attribue ; et des prises de position politiciennes et dénigrantes à l’égard de la collectivité, violant ainsi la neutralité attendue dans son expression publique.
« Nous sommes toutes et tous sous le choc, sidérées et effrayées. »
DES RELATIONS DEGRADÉES
Une annonce qui, sauf rebondissement, marque un point d’arrêt dans une guerre du récit opposant, à coups de communiqués de presse, la collectivité et le théâtre depuis deux ans.
« Nous avons alerté la mairie en 2024 sur notre risque de fermeture. Les échanges n’ont mené à rien. C’est à partir du moment où nous avons rendu cette situation publique que nos relations se sont dégradées », explique Sophie Sciabica. Il fut pourtant un temps où la collectivité et le lieu culturel avançaient presque main dans la main : « La mairie est un partenaire historique du théâtre. Depuis 2019, nous alertons, comme les autres pouvoirs publics, sur le fait que nous sommes sous-financés au regard de nos activités et de nos missions. Ils connaissent ces problématiques. Le budget et la gestion du théâtre ne sont pas une surprise pour eux ; ils savent comment nous fonctionnons depuis toutes ces années. »
La responsable conteste ainsi la supposée « mauvaise gestion du théâtre » : « Depuis le début du mandat de M. Moudenc, nos subventions n’ont jamais augmenté alors que les charges, elles, ont augmenté. Nous estimons ne pas être suffisamment accompagnés par la mairie, au regard de ce qui se fait dans le secteur, des subventions accordées aux autres structures et des activités que nous menons. La mairie n’a jamais répondu à ces questions ». Concrètement, si la collectivité a toujours soutenu le théâtre durant ses vingt-trois années d’existence, ses subventions sont restées fixées à 113 000 euros par an entre 2019 et 2026 (hormis en 2025, le montant avait alors atteint 118 500 €), soit 17 % du budget total de la structure.
« Le budget et la gestion du théâtre ne sont pas une surprise pour eux ; ils savent comment nous fonctionnons depuis toutes ces années ».
UNE SANCTION POLITIQUE ?
Concernant les accusations d’irrégularités dans l’utilisation des fonds publics, lié au reversement d’une partie de l’aide à une SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif), en l’occurrence le tiers-lieu Le Tracteur, situé à Cintegabelle et présidé par le Grand Rond, Sophie Sciabica est catégorique : « Notre utilisation de subventions liée à une avance de trésorerie pour ce lieu est aujourd’hui entièrement remboursée. L’audit auquel fait référence la mairie, et qui relève un problème de comptabilité, est un élément qui avait déjà été discuté à l’époque. Nous avions été transparents, ils étaient au courant. Nous n’avons aucune inquiétude quant à d’éventuelles suites judiciaires liées à notre gestion. »
Pour elle comme pour ses collègues, ces accusations apparaissent comme un prétexte. Le problème serait avant tout politique, et la sanction également. Durant la campagne municipale, l’établissement n’a pas hésité à prendre position, comme il l’a toujours fait face à l’extrême droite. Responsable du développement à cette période, Éric Vanelle s’était aussi engagé aux côtés du candidat socialiste à la mairie, François Briançon. Il a depuis quitté son poste. Aujourd’hui, la structure en subirait les conséquences selon Sophie Sciabica : « Il est difficile pour les associations toulousaines de prendre position. Depuis plusieurs années, il existe une pression, avec le risque de représailles, d’intimidations et donc de menaces sur les subventions ». Autre point : légalement, rien n’interdit au théâtre de prendre position, selon sa représentante : « Nous ne sommes pas soumis à un devoir de neutralité comparable à celui des fonctionnaires. En revanche, une structure ne peut pas recevoir de subventions pour financer des actions politiques, ce qui n’est pas notre cas. L’engagement d’Éric Vanelle relevait d’un choix personnel, il était dans son droit. »
Contactée par nos soins, la collectivité réfute dans une réponse par mail les accusations de sanction politique : « La mairie n’est pas dans une logique de sanction ; elle ne l’a jamais été pour aucun acteur associatif. Elle est garante de la bonne utilisation des financements publics qu’elle distribue. Elle est donc dans son rôle lorsqu’elle intervient en réaction à une situation non conforme. Les finances publiques locales sont mises à rude épreuve par le désengagement de l’État. Personne n’aurait compris que nous fermions les yeux sur une situation aussi dégradée que celle du Théâtre du Grand Rond. La mairie a fait preuve de tolérance à l’égard du Théâtre du Grand Rond : elle a maintenu son aide alors même que les premières accusations mensongères étaient formulées par les responsables de l’établissement ».
DES SUBVENTIONS REDISTRIBUÉES ?
Quant à son souhait évoqué de ne pas diminuer l’enveloppe globale attribuée au théâtre toulousain et de redistribuer les subventions du Grand-Rond à « des structures indépendantes ou des lieux contribuant à la création théâtrale », la mairie nous affirme qu’à ce jour, « les modalités ne sont pas encore arrêtées et sont en cours de réflexion ». Durant la campagne des élections municipales, le maire réélu Jean-Luc Moudenc avait par ailleurs rappelé vouloir maintenir ce niveau de budget en faveur de la culture : « Avec 150 millions d’euros consacrés à la culture chaque année, la mairie de Toulouse et Toulouse Métropole sont les premiers partenaires des acteurs culturels du territoire. Le budget de la culture est le 2e budget de la Mairie de Toulouse après celui consacré à l’éducation ».
Pour l’élu insoumis François Piquemal, contacté à ce sujet, le cas du Grand Rond illustre au contraire un fossé grandissant entre le milieu culturel toulousain et la mairie :« Le Théâtre du Grand Rond a tout notre soutien. Il me semble qu’avoir des lieux de culture les plus ouverts possible et soutenus financièrement est la moindre des choses à Toulouse. La ville continue de se développer, mais sur le plan culturel, nous jouons le maintien. Comme l’a récemment souligné Ino Casablanca, le nombre de lieux où de jeunes artistes peuvent se produire reste en réalité très limité. Beaucoup quittent Toulouse pour s’exprimer ailleurs, et c’est problématique. »
L’AVENIR DU THÉÂTRE
Désormais, le Grand Rond prépare son avenir sans ces subventions, tout en restant optimiste : « Nous gardons espoir et poursuivons notre travail. La période est difficile pour l’équipe, mais nous ne renoncerons pas. Nous nous sommes sentis soutenus par les spectateurs, les compagnies de la région et les partenaires culturels. »
Interrogée sur le risque de disparition du théâtre lié à sa décision, la mairie rétorque : « Vous retournez la charge de la responsabilité : c’est la gestion erratique et sans vision des responsables de cette structure qui a conduit le théâtre au bord de la cessation de paiement. La Mairie de Toulouse, elle, a toujours été un partenaire fiable de ce théâtre qu’elle accompagne depuis de nombreuses années, y compris dans les périodes les plus difficiles. Nous réaffirmons que si les responsables du Théâtre du Grand Rond s’engagent sur une trajectoire de redressement complète, crédible et vérifiable, et qu’ils reviennent à un positionnement de travail et de confiance, en respectant toutes les sensibilités politiques, la Mairie réétudiera sa position ».
Avant l’annonce municipale, le théâtre avait communiqué sur un projet de transition destiné à faire face à un budget déjà contraint : « Nous faisons tout pour que la prochaine saison s’articule autour d’une question : “Que peut devenir l’outil du TGR dans le contexte actuel du secteur culturel ?” ». Reste à savoir si ce projet pourra être mené sans subventions. La direction doit prochainement communiquer sur un nouveau modèle économique. « Nous commençons à travailler sur l’idée d’un abonnement. L’objectif reste de présenter la saison prochaine le 2 juillet, avant l’été ». ![]()