FESTIVALS ET ÉCOLOGIE : En vert et contre tout !
Sans bruit, et malgré des conditions économiques détériorées, les ambitions et actions écologiques des festivals continuent de progresser tout en se structurant. Pour beaucoup, elles font désormais entièrement partie prenante d’une réflexion globale sur leur activité.
| Nicolas Mathé
Attention « Événements détonnants » ! En à peine trois ans, on a vu fleurir ce qualificatif sur de nombreuses affiches de festivals partout en Occitanie. La signification ? Un label décerné par l’association Elemen’terre à des événements étonnants, qui contrastent avec une certaine image du rassemblement peu regardant sur son impact. Mais aussi des événements qui dé-tonnent concrètement en faisant la chasse aux émissions de carbone. « Nous avons choisi ce terme car il va au-delà de la simple question environnementale, le label encourage des démarches écoresponsables globales qui comprennent également les enjeux sociétaux », décrypte Marie Berjonneau, chargée de mission label au sein d’Elemen’terre. Expérimenté en 2022 auprès de 7 structures « cobayes », lancé officiellement en 2023, le label accompagne et labellise déjà plus de 60 événements. Une croissance rapide réjouissante. Alors qu’on aurait pu croire les questions écologiques passées sous le tapis dans un contexte d’appauvrissement économique de la culture, force est de constater que celles-ci sont au contraire toujours bien présentes, et désormais intégrées dans une réflexion plus large. « Le projet de label a été lancé suite au constat d’une forte demande pour des festivals engagés de la part du public, mais aussi des événements eux-mêmes. Et aujourd’hui, on ne démarche personne, ce sont les organisateurs qui viennent nous voir volontairement. La plupart du temps, ils font déjà des choses et ont besoin d’être outillés. L’envie est là mais le temps et les moyens manquent et notre mission est de prendre en compte le contexte de chacun », estime Marie Berjonneau.
LABEL À L’OUVRAGE
IL FAUT UN RÉFÉRENT DÉDIÉ, MAIS QUAND L’ÉQUIPE S’EMPARE COLLECTIVEMENT DU PROJET, C’EST VRAIMENT GAGNÉ
Basé sur un référentiel amené à évoluer chaque année par co-construction, le dispositif comprend 3 phases d’accompagnement à la fois personnalisé et collectif : en amont du festival, pendant, et après. Trois niveaux de labellisation ont aussi été mis en place afin de permettre la progression. Si la mobilité est de loin le poste le plus émetteur de carbone, pas facile à réduire selon la situation géographique, il y a toujours des possibilités pour obtenir des résultats concrets assez facilement, assure Marie Berjonneau : « J’ai l’exemple en tête du festival Les Fous chantant à Alès, avec une équipe de bénévoles présents depuis longtemps qui étaient un peu réticents aux changements au début. Et puis l’année dernière, ils ont fini par revoir toute la carte du bar avec des produits locaux et tout le monde était ravi. Dans chaque structure accompagnée, il faut un référent dédié, mais quand l’équipe s’empare collectivement du projet, c’est vraiment gagné ».

Parmi les meilleurs élèves du label Evénements détonnants, trois sont déjà au niveau 3, le plus haut. Dont Les Estivales de l’illustration, à Monferran-Savès, dans le Gers. Pour Didier Bardy, son cofondateur, la labellisation vient conforter un engagement inscrit dans l’ADN du projet dès ses débuts en 2014 : « Nous étions libraires, issus du mouvement de l’éducation populaire et nous avons voulu aller plus loin dans le développement local. Les Estivales de l’illustration sont donc, depuis l’origine, un projet de territoire ancré dans son environnement avec l’envie de changer de paradigme dans les manières de faire ». Exemplaire depuis longtemps sur la partie restauration, à travers des produits issus de l’agriculture locale et bio, l’équipe référente du label a même donnénaissance à l’épicerie Just Aqui, en charge désormais de l’approvisionnement du festival. En matière de mobilité, une navette est mise en circulation entre la gare de l’Isle-Jourdain et le site, et des vélos électriques sont mis à disposition. Enfin, le festival d’illustration, forcément consommateur de papier, a banni les encres chimiques et le glaçage. « Avec Elemen’terre, chaque année, on identifie de nouveaux axes et on essaie de s’améliorer même si on n’y arrive pas toujours. Et si dans l’équipe, la démarche est acquise, il faut aussi tous les ans sensibiliser les illustrateurs invités », signale Didier Bardy.
LE MODÈLE ECAUSSYSTÈME
On pourrait citer de nombreux festivals qui multiplient les initiatives pour réduire leur impact, mais celui auquel on pense en premier en la matière est sans doute Ecaussystème, à Gignac, dans le Lot. Né en 2003 de la volonté de jeunes originaires de ce petit village d’organiser des concerts et créer des liens entre les générations, l’événement n’a finalement pas beaucoup changé en 25 ans. Il a certes bien grossi, mais tout en se posant rapidement la question de sa taille critique. « Le choix a été fait de limiter la jauge à 15 000. Le site tel qu’il est actuellement configuré pourrait accueillir beaucoup plus mais nous ne voulons pas encombrer plus que ça les axes routiers et on souhaite que le site respire », explique Quentin Poupart, salarié référent du festival sur les questions sociales et environnementales. Comme l’indique le nom de l’événement, tout est fait depuis le début pour ne pas trop « peser sur le territoire ». Pionnier dans l’utilisation de gobelets réutilisables ou de toilettes sèches, Ecaussystème est aussi un des premiers à avoir adhéré au label Événements détonnants afin de structurer sa démarche. C’est aussi dans cette logique que le festival s’est doté d’un avantage de choix, assez rare dans le paysage ; depuis plusieurs années, l’association organisatrice est propriétaire du terrain qu’elle exploite. Ce qui lui permet d’être raccordée au réseau électrique et de se passer de groupe électrogène, de terrasser une butte pour la plateforme PMR ou de planter des haies chaque année ainsi qu’une noiseraie pour végétaliser le site.
EN FESTIVALS, LES MODES DE CONSOMMATION NE SONT PAS LES MÊMES QU’AU QUOTIDIEN CE SONT DES LIEUX D’INFLUENCE ET D’EXPÉRIMENTATION FORMIDABLES
En 2024, Ecaussystème a franchi encore un nouveau cap en installant des panneaux solaires sur son bâtiment de stockage de 400 m². « 72 panneaux financés sur fond propre qui nous permettent chaque année de produire davantage d’électricité que ce dont nous avons besoin pour faire tourner les bureaux et organiser le festival », précise Quentin Poupart. Mais l’enjeu majeur, encore plus à Gignac, dans ce coin du Lot à une heure de route de la ville la plus proche, reste la mobilité du public, qui représente 60 à 70 % de ses émissions. Depuis 2 ans, le festival tente ainsi de mettre en place un réseau de bus avec une première ligne depuis Brive et deux nouvelles à venir cette année. Surtout, il a obtenu que soit remise en activité la gare de Gignac, où le train s’arrête désormais (avec des billets 50 % moins chers) et depuis laquelle des navettes gratuites amènent jusqu’au site. « Pour le covoiturage, c’est compliqué mais on réfléchit à des systèmes d’incitation ludiques. De toute façon, on sera jamais parfait, on a même parfois des échecs mais c’est une démarche passionnante. En festivals, les modes de consommation ne sont pas les mêmes qu’au quotidien, ce sont des lieux d’influence et d’expérimentation formidables. Et à Ecaussystème, le but n’est pas d’enrichir une personne en particulier ou des actionnaires, mais de profiter à tout le territoire », renchérit le référent.
Autofinancé à 92 %, le festival met en effet en avant son indépendance comme un argument de poids dans son engament écologique. D’autant plus dans un paysage qui a vu débarquer des multinationales (voir rubrique État des Lieux Clutch #142) et où la concurrence est féroce. Une dimension que le média Vert a lui aussi retenu cette année pour sa cartographie des festivals écolos. Et dans la même logique, le label Événements Détonnants s’est doté d’un comité éthique afin, notamment, d’étudier les cas épineux de sponsors incompatibles avec la démarche et ainsi limiter les velléités de greenwashing. Dans les festivals, comme ailleurs, l’écologie n’est plus qu’une question de petits gestes mais de système à renverser. ![]()
LES CHIFFRES D’ECAUSSYSTEME
226 % d’électricité produite par rapport à la conso annuelle
5 tonnes de CO² évitées grâce aux transports en commun
18,1 tonnes de biodéchets valorisées en fertilisant agricole
1 centre de tri temporaire
21 000 mégots collectés et valorisés via une filière de mobilier urbain
50,6 km distance moyenne parcourue par les restaurateurs pour venir au festival
37 points de collecte
8 filières de valorisations différentes